A Léane

Au feu de quelle étoile, à l’or de quelle rive,
Avons-nous quelquefois réchauffé nos pieds lourds ?
Dans quel espace vain flottant à la dérive
Et rongé par la lèpre invisible des jours ?

Qui sommes-nous, perdus comme un sanglot d’écume
Parmi les fleuves las où saignent nos élans ?
Qui sommes-nous, tachés de soleil et de brume
Et si riches de dons et de vœux chancelants ?

Adieu ! beaux rires clairs, Adieu ! fauves haleines ;
Adieu ! soupirs mêlés sous le ciel enjôleur.
La joie aimante éclate avec ses ruches pleines
Mais la mort est tapie au fond de chaque fleur.

Ah ! Ne savons-nous pas que tout se décompose,
Que l’aube court déjà, tremblante, vers le soir,
Que nous ne respirons jamais la même rose,
Que tout succède à tout et se fond dans le noir ?

Matins frais ! lisses doigts ! épopée ivre et tendre !
Nos aveugles destins filent d’un pas têtu.
Balayés ! les cœurs fous toujours prêts à s’éprendre,
Enfuis ! les mots soufflés en un chant qui s’est tu.

Hélas ! comment peut-on, la paupière défaite,
Laisser là notre monde aux vins délicieux ?
Comment quitter l’éclat des longs chemins en fête
Et ne plus voir la terre et ne plus voir les cieux ?

Or pitoyables nains mordus par l’éphémère,
Comme nous avons cru dépouiller l’éternel
En caressant nos biens d’une ferveur amère,
En couvant nos bijoux d’un émoi fraternel !

Pour quelques passions labiles et fuyantes,
Nous avons serré fort jusqu’à l’avidité
Des bras vertigineux et des mains défaillantes
Fleuris sous les yeux chauds d’on ne sait quel été.

Nous avons tant de fois chéri de fausses gloires,
Tant de fois lâchement fait sonner notre orgueil,
Tant de fois enlacé des rêves dérisoires
Malgré la suffocante image du cercueil.

Pendant que la vieillesse armait son poing sévère,
Comme nous avons mis de haine et de fureur
A briser le plafond de nos cages de verre,
A maudire le temps sournois et massacreur !

Comme nous avons dû, soûlés d’arrière-mondes,
Cultiver en sursaut quelque louche au-delà :
Eldorados naïfs crevant d’espoirs immondes !
Glauques ailleurs vomis sur des airs de gala !

Et comme sans jamais prévenir les désastres,
Nous avons chaque jour tant et plus, tant et plus
Baisé de jeunes fronts aussi beaux que des astres
Et de chers doigts noueux, vacillants et perclus !

 

Mais qu’ici-bas du moins une flamme demeure,
Une épaule magique aux lumineux contours !
Que jaillissent du moins, volés à la même heure,
Les cris ensoleillés de millions d’amours !

Tant pis ! s’il faut demain périr d’un coup funeste.
C’est trop de vivre nus embués de néant,
Trop de mettre à genoux l’idéal qui nous reste,
Trop de guillotiner nos envols de géant.

Oh ! tant pis ! si le col majestueux des cygnes
Doit éclater bientôt comme un vulgaire fruit.
Tant pis ! si quelques-uns traînent des maux insignes
Et d’autres maint bonheur depuis longtemps détruit.

Léane, ma poupée à la lumière blonde,
Les vents purs, ce matin, cajolent l’univers ;
Tes jolis pieds en feu, plus ondoyants que l’onde,
Volent sur le lit tiède et soyeux des prés verts.

Que t’importent les fous englués de nuit blême
Et leurs immenses deuils rougis de sang vermeil !
La vie en toi, Léane, éprise d’elle-même
Coule, telle admirable, une eau sainte en éveil.

Oui, va foulant l’espace ébloui qui t’adore ;
On dirait que l’azur boit chacun de tes pas ;
Nous avons dans les yeux la même douce aurore
Et je te comblerai de ce que tu n’as pas.

Léane, l’heure est vaste à qui se sent des ailes ;
Quelque chose de bon fascine et charme l’air ;
J’ai ta candeur, ma fée, au bout de mes prunelles
Comme si pour moi seul ton cœur devenait clair.

Cent effluves de joie illuminent tes gestes ;
Le monde étale au loin sa féconde santé ;
Conquête radieuse ! Aventures célestes !
Tu cours, pleine d’un songe inouï de beauté…

O tous deux ! aimons-nous sans nuage ni voiles !
Léane, toi ma chair, l’enfant de mon enfant
Dont les petites mains font rire les étoiles,
O Léane ! si frêle au soleil triomphant !

Le mythe Rimbaud

rimbaud_photo_retrouvee_560Le mythe Rimbaud a la vie dure.

En 2010 une photographie de lui, âgé de vingt-six-ans, a été retrouvée fortuitement à Aden. Nous découvrons un jeune homme assez quelconque, l’air un peu compassé, en habit de bourgeois et dont le regard n’accroche plus la lumière. Neuf ans plus tôt, l’objectif de Fantin-Latour le montre en compagnie de plusieurs artistes (parmi lesquels se trouve Verlaine). Et là que voyons-nous ? Un adolescent aux yeux myosotis, les cheveux en désordre, le visage inspiré, qui semble ouvert à toutes les magies.

Quoi ! « Le passant considérable » que décrit Mallarmé aurait changé à ce point.

Malgré les preuves accumulées, un certain nombre de thuriféraires de l’épopée rimbaldienne n’ont pas voulu croire à une telle transformation. Ce Rimbaud-là ne ressemblait plus à un poète.

Et pourtant ! Cinq années tout au plus couvriront l’expérience créatrice de Rimbaud. Quatre verront naître ses chefs-d’œuvre. Puis le silence… un silence définitif s’installera. A vingt ans déjà, « l’homme aux semelles de vent » avait abandonné la poésie, comme brûlé de l’intérieur et comme si elle n’avait été au fond qu’une parenthèse dans une vie d’aventures et de trafics.

A l’âge où d’autres poètes commençaient à peine à trouver leur style, Rimbaud, lui, mettait un point final à son œuvre.

Sa précocité est confondante. « Le dormeur du val » et « Ma bohème » sont nés sous la plume d’un garçon de seize ans. A dix-sept ans, « Le bateau ivre » précédé de « Voyelles » annonce une poétique nouvelle.
Bientôt vont fleurir des poèmes inédits aux inflexions aériennes :

« Que comprendre à ma parole ?
Il faut qu’elle fuit et vole ! »

« Une saison en enfer et « Les illuminations » composés avec fébrilité cloront cette expérience poétique hors du commun et menée à un rythme vertigineux.

Avec de menues maladresses et d’éclatantes réussites, Rimbaud devient l’égal des plus grands. Son incroyable plasticité littéraire lui fait emprunter dix voies différentes sans jamais se perdre. Vers classique, libéré, libre, prose poétique : rien en fait ne l’arrête !

Sentait-il confusément que l’accomplissement de son art lui dictait ces orientations successives ? Nul ne le sait. Rimbaud en tout cas se paie le luxe d’être toujours lui-même en se renouvelant toujours.

Etrange destin que le sien. Après avoir révolutionné la poésie française, Rimbaud fuit vers d’autres cieux. Il nous donne simplement congé. Et la photographie que nous contemplons laisse un goût d’amertume, celui des illusions perdues.

– par Thierry Cabot

* Sur la photo : Rimbaud est le deuxième personnage en partant de la droite.

Un quai de gare à Toulouse

Capture d’écran 2013-05-21 à 14.25.44Sur le quai fauve et noir empli de moiteurs sales,
Les âges se défont au rythme aigu des trains…
Voici longtemps. Peut-être en mai. Comme en rafales,
Des houles de joie ivre incendiaient mes reins.

J’avais les yeux ravis et comblés de l’enfance.
La magie à ma lèvre où fusait le bonheur,
Inondait le ciel chaud d’un rêve sans défense
Plus naïvement clair que l’envol d’une fleur.

La gare en fièvre s’agitait à perdre haleine ;
Le vent soûl balayait le matin finissant,
Et tout à coup je vis, dans un souffle de laine,
Sourire jusqu’à moi ton pas resplendissant.

Mes bras tendus au point de soulever le monde,
Capturèrent le baume ailé de tes cheveux
Alors que, titubante au bout d’un soir immonde,
Une vieille passait, les doigts fous et nerveux.

Nous étions le miroir béni de toute chose ;
Les chatoiements de l’heure embellissaient nos mains.
Irréelle et chantant, la fière ville rose
Alignait ses toits purs et ses féconds chemins.

Ô couple aveugle au temps dont saigne l’ombre infâme !
Ta jeunesse coulait en lumineux accords,
Et nul regard ne vint arracher cette femme
Au néant qui bientôt lui mangerait le corps…

Le même quai… plus tard, sans que tu me revoies.
Déjà rien que l’infime écume d’un grand jour,
A peine un blanc fantôme errant le long des voies
Tandis que, chargé d’ans, je titube à mon tour.

Ton image noyée au fond de l’amertume,
Est une eau pâle et trouble égarée en mes yeux,
Un murmure de soie enfoui sous la brume,
Une âme frissonnante au bord de vagues cieux.

Et le limon obscur des mois et des années
A glacé mon visage et fendillé mon cou ;
Si parfois j’ai bu tant d’espérances bien nées,
J’ai vingt fois du destin essuyé le vil coup.

Or là comme jadis, la foule bourdonnante
Gronde avec l’appétit d’un long fleuve qui croît ;
Comme jadis, au loin, charmeuse et fascinante,
Toulouse rit toujours dans le beau soleil roi.

Affaibli par cent maux où l’enfer se dessine,
Je longe le vieux quai plein de moites relents
Quand devant moi soudain, ô brûlure assassine !
Pareil au nôtre, un couple unit ses voeux tremblants.

Il ne me connaît pas. Les trains vont, à la file.
Une brise d’amour me flagelle et me mord.
Et vaincu, las de tout, pauvre chose débile,
Je m’abats sur le sol en épousant la mort.

– par Thierry Cabot

http://www.p-o-s-i-e.over-blog.net

http://www.youtube.com/watch?feature=player_embedded&v=OGfqc-XqoRg

La chambre vide

Capture d’écran 2013-05-15 à 17.08.20Depuis cinq mois, la chambre neuve attend Romaine.
O chers babils ! comme vous serez bienvenus.
Du berceau qui languit semaine après semaine,
Monte un amour plus saint que tous les dons connus.

Son petit nom choyé sonne telle une gloire ;
D’une aube à l’autre, il est le seul qu’on veut ouïr.
La layette déborde aux recoins de l’armoire
Et maint jouet rêve à ses doigts pour l’éblouir.

Pâle, songeuse, ouvrant des lendemains féeriques,
La blonde mère agite un arc-en-ciel de vœux.
Même les coups reçus lui parlent d’Amériques
Où galopent ces mots : « je la veux, je la veux ».

Le père à moitié fou câline son beau ventre.
Quel doux miracle ! A qui va-t-elle ressembler ?
De tout, elle est l’écho, de tout, elle est le centre,
L’ineffable Romaine ardente à s’envoler.

Le soir les rend confus de chaudes griseries,
Le matin virginal se colore de chants ;
Et par-delà le monde, avec des mains fleuries,
L’enfant jette à leur cou ses menus bras touchants.

Mais la mort frappe aussi les chérubins sans âge.
Aucun cri n’est venu resplendir ce jour-là.
La maison endeuillée a changé de visage.
Leurs yeux, leurs pauvres yeux ont perdu tout éclat.

Ils n’entendront jamais son gazouillis céleste.
Le destin fourbe et sot l’a prise en criminel.
Au bout de tant d’amour, comme tombe, il ne reste
Que cette chambre vide au silence éternel.

– par Thierry Cabot

http://www.youtube.com/watch?feature=player_embedded&v=_dYg9ZIfTeM

La reine de beauté

roseCe fut comme un émoi de chair et de satin,
Un grand coup de soleil éclipsant le jour même
Quand, prodige du ciel ou faveur du destin,
Sa jeunesse parut dans son éclat suprême.

Elle avait à la lèvre on ne sait quel lointain
Charme délicieux d’une mouche bohème,
Et des prunelles d’or qui semblaient sur son teint
Allumer par éclairs quelque immense poème.

Or tandis qu’elle allait, la grâce au bout des mains,
Belle à faire frémir le plus froid des humains,
Que pour elle vibraient en un sublime hommage

Cent regards inconnus tout pleins de son image,
Elle ne sentit pas les doigts jaloux du Temps,
Avides de griffer ces trésors éclatants.

Thierry CABOT

Petite France

Capture d’écran 2013-04-29 à 13.39.42A force d’être lâche et recroquevillée,
Tu n’es déjà plus celle où vibraient nos couleurs,
Ma France à la voix trouble, à la lèvre écaillée,
Qui dans le fiel recuit saccage tes valeurs.

Quoi ! ne serais-tu plus qu’une harpe geignante,
Qu’une chaloupe borgne assoupie en un coin ?
Mon pays tant couvé d’une flamme poignante
Contre lequel je lève, abasourdi, le poing.

Sur les sentiers blafards, comment te reconnaître ?
Tu glisses vers la nuit, comme terne à jamais ;
Esclave du falot, clairon vil du non-être
Et lézardant les lois pour d’ignobles fumets.

Ma patrie enjôleuse aux manières de gaupe,
Ton quatorze juillet feint de nous rendre égaux ;
Mais il me semble choir au fond d’un trou de taupe
Quand je te vois glapir, laide sous les ragots.

Oh ! dis-le moi, qu’es-tu devenue en ce monde ?
Trop de sales forfaits maculent ton habit,
Marianne que j’aime et devant qui je gronde
Comme un enfant rageur dont l’œil noir s’ébaubit.

Cocoricos stridents, mots galeux, haines molles,
Où se cache ma France au long passé vainqueur ?
Ah ! se peut-il qu’un jour piètrement tu t’immoles
Telle une vieille dame ayant perdu son cœur ?

Se peut-il que tombée au milieu de la fange,
A l’histoire elle seule, hélas, après-demain,
Tu laisses ta grandeur belle, inouïe, étrange,
La lyre agenouillée ou l’injure à la main ?

Non ! si te consumant d’avanie en dispute,
Toi-même devais tendre une joue au bourreau,
Je ne saurais une heure imaginer ta chute,
Mon foyer, mon terroir, mon sang, mon boléro.

On les entend, émus, jusqu’au bout de la terre,
Ceux chez qui flotte au vent ton drapeau sans visa,
Eux non plus ne voudraient que les genoux à terre,
Leur idéal fécond tout à coup se brisât.

Déserte les nids morts et les scènes éteintes,
Piétine du regard le dédain convulsé,
Ma mère pitoyable aux aboyeuses plaintes
Vers laquelle je crie : « assez ! assez ! assez ! »

Il n’appartient qu’à toi de mûrir avec force
Dans nos matins d’orgueil les champs du renouveau,
A toi de balayer la rancune retorse
Pour filer, glorieuse, un splendide écheveau.

Mon Dieu ! voilà que sourd en fleuves d’harmonie
L’océan jeune et clair d’une âme en plein essor ;
Ranime tes vieux os, rallume ton génie,
Ma France à qui toujours sera lié mon sort.

– par Thierry CABOT

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