Gave de Remuñe et sa canolle

La mule et l’intello* – Col de la Litérole : Le sifflement rageur de la Balaguère !

Gave de Remuñe et sa canolle
Gave de Remuñe et sa canolle

Le 27è jour de la traversée des Pyrénées, de Banyuls à Hendaye, démarre sous le refuge de Renclusa, à l’Hôpital de Bénasque (1740m) qui est en réalité un (bon) hôtel ! La veille, l’intello y avait conduit sa mule dans l’espoir de trouver sur place, ou à Bénasque, de quoi remplacer son appareil photo perdu lors de l’étape précédente. Sans succès. Il décide donc d’utiliser l’ipad-mini malgré son « encombrement ».

L’étape de la journée consiste à monter très régulièrement dans l’étroit et sauvage vallon de Remuñe pour atteindre le col du même nom (2827m), longer le beau lac « Blanc de Literola » pour arriver au point haut de la journée, le col inférieur de la Litérole, qui malgré son qualificatif est tout de même à 2924m d’altitude.

Le sentier démarre, dans la forêt, par un marquage de traits de peinture rouge/blanc, qui, à certain moment, devient blanc/blanc et à d’autre vert-pâle/vert-kaki ! Pour finir, il sera marqué de ronds rouges et, vers le col, il n’y aura plus que quelques cairns. Réalisés par des randonneurs de passage, on n’est jamais certain de la destination qu’ils souhaitent leur donner. Rien ne vaut un marquage uniforme, bien identifié dès le point de départ, ce qui est rare. Le GPS vient alors en aide pour éviter de se tromper de direction.

Rapidement la forêt laisse la place à de petites clairières qui longent le gave de Remuñe. La neige apparaît. Les clairières disparaissent. Une langue de neige finit aussi par couvrir totalement le gave. Elle occupe le fond d’une longue canolle encaissée qui monte tout droit. L’intello y mène sa mule en prenant bien soin de progresser sur les extérieurs enneigés de la canolle. Au centre, un pont de neige pourrait s’effondrer dans le gave et l’équipage se trouverait immédiatement emporté par la violence du courant. Prudence extrême. La pente est forte mais les crampons ne sont pas sortis. La neige s’enfonce légèrement. Le risque de glissade est minime. Un bel exercice d’attention et de précision que de monter cette canolle !

Arrivé au col de Remuñe, l’espace s’ouvre et la neige devient omniprésente. La mule et son intello retrouvent Connie et Jérôme partis plus tôt. Pause, regroupement et départ pour le col. La montée est en effet loin d’être terminée.

Alors que l’équipe longe le lac « Blanc de Literola » (2760m), encore très largement pris par les glaces, un vent fort commence à se lever. Venant du sud, il a tendance à pousser nos compères ce qui est plutôt bienvenu ! Au fur et à mesure qu’ils approchent des cimes, celui-ci monte en puissance. Il devient désagréable et prend un malin plaisir à tourner autour des trois randonneurs qui doivent s’arc-bouter sur leurs bâtons pour ne pas être emportés. La mule est plutôt « cool ». Elle est solidement installée sur ses 4 pattes. Au col inférieur de la Litérole (2924m), poussé par les bourrasques de vents, personne n’a le temps, ni l’envie de s’attarder pour contempler le lac du Portillon en contre bas. Le vent fait même vaciller la mule. D’un même élan, poussé par les rafales, tout le monde bascule sur la face nord du col et commence à dévaler en ramasse les pentes enneigées.

Les bourrasques de vent accélèrent elles-aussi. Elles dévalent les pentes. La Balaguère**, vent du sud, a rattrapé les HRpistes. L’intello est envoyé « valdinguer » contre une paroi rocheuse. Plus de peur que de mal. Il est équipé de gants sans quoi les mains auraient été écorchées. Chacun marche avec précaution. Un sifflement rageur précède les rafales de vent d’une demi-seconde. Il ne reste plus qu’à le repérer et s’accroupir immédiatement.
Petit à petit, l’équipe descend vers le refuge du Portillon qui est là sous eux, à côté du lac. Une descente à réaliser avec beaucoup d’attention. Le moindre faux-pas et la chute, directe jusqu’au lac, est assurée.

Le cirque du Portillon est pris dans les bourrasques, une belle et haute cascade d’eau prend son envol parmi les glaciers, sous le pic Seil de la Baque (3103m), et… n’arrive jamais au sol. Le vent balaye la chute d’eau et la transforme en un gigantesque spray. Un moment rare que d’observer cela.

Arrivé au refuge CAF du Portillon, nous nous précipitons à l’intérieur. Construit avec une architecture antisismique, il tremble sous la force des rafales de vents ! Le barrage (artificiel) est en travaux, son chef de chantier parle de rafales à 120 km/h. Le gardien du refuge de 90 km/h. Là haut au col, les 120 km/h devaient être largement atteints.

Au calme, depuis le refuge, les randonneurs peuvent contempler le magnifique cirque du Portillon où tant de pics culminent à plus de 3000 : les pics Gourdon (3034m), des Spijeoles (3065m), de Perdiguère (3222m), du Seil de la Baque etc. Orientés nord, les glaciers suspendus sont encore bien présents et les névés descendent jusqu’au lac (2550m). Le refuge propose d’intéressants tableaux explicatifs sur les glaciers environnants et leur recul inexorable. On peut y lire : « En 20 ans, les glaciers des Pyrénées ont perdu 85% de leur surface, ceux des Alpes 40% ». Triste.

Au 27è jour de la traversée des Pyrénées, c’est le site le plus « haute-montagne » qu’aura contemplé l’intello. La mule, elle, n’en peut plus. Elle rumine de rage : « Vivement le retour aux estives ! ». Bonne nuit dans un dortoir très propre. Nourriture : OK…

– par Bernard Boutin

Nota :
– Le verdict du GPS : Hospital de Bénasque – Refuge du Portillon : 3 k/h, 4h42 de marche, 6h36 de rando, 14,2 km parcourus, 1330m de dénivelé positif
– * J 27 de la traversée des Pyrénées d’est en ouest de la « mule et l’intello ». Les précédentes étapes, c’est ICI
-**Balaguère : Nom pyrénéen d’un phénomène météorologique scientifiquement connu sous le nom d’effet de foehn . Pour que l’effet de foehn se produise, il suffit qu’en Espagne une masse d’air en mouvement, vienne buter contre la barrière des Pyrénées. Elle n’a alors d’autre choix que de l’escalader. En montant cette masse d’air se refroidit et libère son humidité. Côté espagnol, il pleut. En dévalant les vallées françaises, l’air se compresse et se réchauffe sous l’effet de la pression, il fait beau et chaud. (source : http://www.pyrenees-pireneus.com)
– Crédit photo : Connie Mayer et Bernard Boutin

Pyrénées – La mule et l’intello (3) : Direction le Canigou

Lézard vertPassé le « Coll de Lli » et toutes ses considérations historiques, on peut se demander quand la mule prendra le dessus sur l’intello. Il faut dire que les pentes rocailleuses sont bien loin encore, que la marche est « aisée » et que tout porte à la contemplation. Pour du changement, il faut attendre la montée vers l’emblématique Canigou prévue à deux jours de marche.

Au Coll, le sentier se fait route forestière côté espagnol. Une diversion fait saliver, la mule et son intello : L’ermitage de « las Salinas » avec sa magnifique fontaine et le « bar à tapas » accolé à l’ermitage. Curieuse pratique ! Un lieu populaire perdu en pleine forêt. La mule souhaite s’abreuver à la fontaine. L’intello n’arrive pas à conclure entre prendre un « cortado », un « cafecito » ou encore un « café con leche ». Les Catalans vont-ils me répondre quand je m’adresserai à eux en espagnol ? On sait leur aversion au castillan, comme ils l’appellent… La fontaine est enfin en vue. Un bel édifice. Remplissage des deux gourdes. Montée vers l’ermitage tout proche pour constater que… le bar est fermé le mercredi. « No hay suerte ». Il en va comme cela pour le randonneur qui rêve de choses simples, très souvent repoussées. Bref, l’intello boira de l’eau, tout comme sa mule.

Retour vers la France et montée vers le Roc de France ou encore Roc de Frausa qui atteint 1450 m. Sur les cartes, les noms sont donnés soit en français, soit en catalan, soit en espagnol. Trois noms pour un même lieu. Pas simple pour se repérer.

Avec le Roc de France, on est encore loin des 3000 mais les premiers rochers apparaissent et le sentier devient plus caillouteux. L’atmosphère est plus sympa et moins monotone. Les forêts sont dépassées. Je croise (enfin) un « natif » qui m’aide à trouver le « coll Cerdá », le GPS et la carte étant en désaccord. Longue descente vers le gite du jour : le « Móli de la Paleta », situé au-dessus d’Amélie-les-Bains dans le Vallespir. En chemin, un orage me rattrape. Je n’ai que le temps de me mettre à l’abris dans les ruines d’une vieille ferme. L’analyse de la carte fait apparaître un raccourcis qui… conduit directement dans un camps « d’indiens » !!! Yourtes, potagers et abris pour chevaux sont installés là, loin de tout, en pleine montagne et sans accès routier. Le corral est situé sur le chemin lui-même. Je dois escalader sa barrière pour pouvoir passer au travers. Plus tard, on me dira que cette implantation directement sur le sentier n’est pas tout à fait légale. Deux beaux lézards verts m’observent un long moment.

Arrivé au gîte, lavage du linge. Avec dans le sac-à-dos, uniquement deux T-shirts et deux pantalons, dont un porté, la lessive se doit d’être régulière. A peine mis à sécher dehors, la pluie reprend de plus belle. Les choses les plus simples peuvent devenir compliquées…

Les propriétaires du gîte, Laurent originaire de la région parisienne et Catherine de Moutiers dans les Alpes, sont à l’image de toute une population nouvelle, établie le long de la chaîne, venue de loin pour fuir l’agitation des villes et le « consumerism » (Quel horrible nom !). Le bio, le fait chez soi, les approvisionnements exclusivement locaux sont en général incontournables dans ces lieux. Soirée très sympathique, avec nos hôtes qui se joignent à la grande table où ils servent le dîner. Deux Suisses sont parmi nous. Ils terminent le même trajet que moi, Banyuls Aulus-les-Bains, mais en sens inverse. Je rencontrerai par la suite d’autres personnes faisant ce trajet qui, pour beaucoup, semble bien correspondre à un tiers de traversée des Pyrénées.

Avec les Suisses, nous sommes trois « itinérants » de passage au « Móli de la Paleta », la veille à Las Illias, nous étions aussi trois au gîte. L’avant-veille, j’étais seul au « Chalet des Albères ». Pour une fin juin, voilà qui n’est pas prometteur… Comment gagner sa vie dans ces conditions là ? En moyenne, dans les gîtes et les refuges, la demi-pension plus le piquenique du lendemain nous est facturé de 45 à 50 euros.

Jeudi 19 juin – Grand soleil à 6h30. Le randonneur vit comme les poules : couché tôt, levé tôt. Une longue journée m’attend : une descente de plus de 700 mètres pour commencer, la traversée d’Arles-sur-Tech et la remontée vers le refuge de Batère, dernière étape avant d’arriver au pied du Canigou. Le GPS prévoit 1532 m de dénivelé grimpant. Cela se corse.

C’est incroyable ce que la Catalogne, en ce début d’été, est verte. On se croirait au Pays Basque. Dès le départ, le chemin est envahi d’herbes humides. La mule prend les devants et, avec ses deux bâtons dégage autant qu’il est possible le chemin. Malgré le « goretex », les chaussures s’humidifient petit-à-petit. La hantise du randonneur : avoir les pieds mouillés.

Belle descente sur Arles-sur-Tech où, à l’arrivée, le GR 10 longe de vieux bâtiments industriels à l’abandon. Le minerai de fer, extrait des Mines de Batères, situées au-dessus de la ville y était traité. Un transbordeur aérien amenait là le minerai. Tout au long de la traversée des Pyrénées, les mines abandonnées sont présentes. Elles témoignent d’une intense activité minière révolue. L’intello ne peut s’empêcher de penser qu’entre le développement de l’industrie hydraulique, les mines, la sidérurgie, les activités thermales, les trains et tramways qui allaient au fond des vallées, les Pyrénées étaient, il y a un siècle, autre chose que la « frontière sauvage » qu’elles sont actuellement.

A Arles-sur-Tech, je déguste un « coca » (du sucre : vite !) avant d’entamer la montée vers le refuge de Batère, installé dans les immeubles qui abritaient les mineurs.  Il fait chaud. L’équipage ne démarre que vers 11h la montée. Bien tard.

Un des petits moments de plaisir du randonneur est celui de l’arrêt pour déguster son piquenique. Où donc poser son sac et prendre sa pause déjeuner ? Rares sont les endroits qui présentent tous les critères de la « bonne halte » : suffisamment plats, dégagés, avec une pierre plate, de l’ombre, un point d’eau et la vue en plus. Après 2h30 de marche, au passage d’une rivière, la mule et l’intello, d’un commun accord, trouvent le « spot » idéal. Il était temps. Il est 13h30 et le petit-déjeuner remonte à 7h. Il fait si chaud. Trois quarts d’heure de pause, reprise de la montée et arrivée à 15h45 à Batère.

Une heure plus tard, un « bug » imprévu m’attend. La genoux droit double de volume et rend impossible de plier la jambe malgré le cataplasme de glace posé dessus.  A 19 heures, je traine la patte comme un malheureux pour aller dîner. Malgré cela, je déguste de bon appétit, le menu : feuilleté de jambon et champignons, bœuf à la mexicaine et fromage blanc. Très reconstituant.

Un peu plus de monde au refuge, ce soir, avec un groupe de la « Balaguère » d’une douzaine de personnes. Heureusement pour les gérants des gîtes et refuges que la « Balaguère » et quelques autres « tour-operateurs » locaux opèrent sur toute la chaîne. Sans eux, les hébergements auraient beaucoup de mal à vivre. (voir l’interview de Vincent Fontvielle, fondateur de la Balaguère)

Vendredi 20 juin : Le genoux est moins gonflé mais il m’est impossible de marcher normalement. Garlic, le gérant du refuge, qui doit descendre à Arles-sur-Tech, me conduit voir un médecin. Ce dernier diagnostique un « syndrome rotulien par chondrite externe » (Ooups !). Heureusement que le refuge était accessible par la route ! Autrement, c’était la mule (pour de vrai) ou l’hélico.

Je rentre à Pau, la tête basse, en suivant. A quoi bon forcer ? S’ensuivent deux mois de  rééducation, de gym et de vélo pour repartir, une fois que le gros des touristes ont quitté les Pyrénées. Mon médecin palois pense que le poids (lourd) du sac a pu provoquer ce « syndrome ». Je reviens à Batère le 18 août, plein d’humilité et surtout sans avoir réservé les étapes suivantes. On ne sait jamais ! J’appellerai au fur et à mesure de mon avancée.

A Batère, je suis content de retrouver Garlic et sa compagne Laure mais un peu inquiet de ce que pourrait me réserver mon genoux droit dans les jours à venir. Le refuge des Cortalets, au pied du Canigou, est à un jour de marche. La mule, de son côté, piaffe de reprendre sa marche. Elle a réglé les bâtons pendant la « pause » et changé de semelles.

– par Bernard Boutin

« La mule et l’intello » : Pour voir les premières étapes, c’est ICI