Le Hédas, cœur battant du Béarnais. Lettre ouverte à M. Bayrou

Monsieur Pierre Bidau nous adresse pour publication, la lettre ouverte qu’il a envoyée à Monsieur François Bayrou, Maire de Pau, le 15 Juillet 2018.

Monsieur le Maire

Pau, Capitale du Béarn… Pays de Béarn… Puis, «  Le Hédas futur cœur du Béarnais »

J’ai, un très court instant, rêvé !

Alors que vous étiez Président du Conseil Général, vous aviez commandité l’étude d’un Institut Béarnais et Gascon en 1992. 25 pages d’enquêtes, de projets, pour le Béarn. Tout se terminait par 80 % pour que tout soit et reste Béarnais. En lieu et place c’est un Institut occitan qui a usurpé le Béarnais et Gascon, avec votre bénédiction.

Toutes les enquêtes, y compris et surtout celles initiées par nos propres collectivités, comme celle de 2008, dont les résultats avaient été publiés dans la presse, donnaient le Béarnais plus que largement en tête.

Alors aujoud’hui, avec le Hédas, quand je lis ce que vous exprimez : « occitan, béarnais, gascon : la bisbille dessert la langue » (Laquelle ?), ou que « l’ensemble des acteurs du monde culturel béarnais, gascon et occitan » s’est retrouvé autour de ce projet , j’y vois une fois de plus, une discrimination, car seuls les occitanistes ont été conviés à ce projet. Une, bisbille ou polémique, deux expressions souvent employées, qui ne sont provoquées que par cette discrimination que vous entretenez, et dont vous semblez en attribuer la responsabilité à ceux qui sont Béarnais et veulent le rester.

Ajourd’hui, avec votre projet « Pays de Béarn » que je trouve plein de promesses, c’est encore une majorité de Béarnais, qui ne comprendraient pas ce que l’occitan vient faire en Béarn.

Le tourisme, ne comprend pas déjà, et ne comprendra pas qu’on puisse identifier nos valeurs historiques et patrimoniales, par une graphie ou une identité venue d’ailleurs.

L’enseignement que vous défendez si bien, celui de l’occitan en Béarn n’existe que par conventions et ne respecte pas les lois, dont certaines, toujours actives, recommandent aux rectorats de respecter les graphies d’origine.

Vous n’êtes pas sans savoir, qu’en 2008 aussi, un manifeste a été émis par une vingtaine des plus grands spécialistes linguistes, sociolinguistes, historiens, comme Monsieur Hagège ou Madame Walter, ou comme localement Monsieur Christian Desplat, pour la reconnaissance du Béarnais et du Gascon comme langues à part entière. Vous ne pouvez pas non plus ignorer que ce sont plus de cent élus des Pyrénées-Atlantiques qui l’ont approuvé et signé.

Monsieur le Maire, Je vous prie de croire à mes considérations.

Pierre Bidau

Photo : cours de béarnais pour adultes à Gan

Le Hédas, cœur de la béarnitude ? Praubë Biar !

1 – Une initiative culturelle de M. Bayrou

La République / L’Éclair d’avant-hier mardi, reçus hier, m’ont fait découvrir le projet grandiose de M. Bayrou, avec pour titre Le Hédas, futur cœur battant du Béarnais. Je joins cette page pour ceux qui ne l’auraient pas lue. On peut aussi se reporter à l’article correspondant sur Internet : http://www.larepubliquedespyrenees.fr/2018/07/09/pau-le-quartier-du-hedas-futur-coeur-battant-de-la-culture-bearnaise,2382285.php.

D’emblée, on redécouvre l’irrésolution (tactique ?) de M. Bayrou, qui, 25 ans après le Proclam de Pau, est toujours incapable de trancher entre les trois noms de béarnais, gascon et occitan. D’où le commentaire du journaliste :

Occitan, béarnais, gascon : la bisbille dessert la langue ?

Si Bayrou répète que « l’ensemble des acteurs du monde culturel béarnais, gascon et occitan » s’est retrouvé autour de ce projet « partagé », il confie que l’élaboration s’est jouée depuis un an et demi, dans la « discrétion, pour éviter les surenchères, spéculations et bêtises des esprits partisans ».

« J’espère convaincre de bonne foi, quel que soi [sic] le nom qu’on lui donne et la manière de l’écrire, c’est la même langue, la même culture. Il faut se battre ensemble pour la défendre. On verra comment on la nomme, je voudrais d’abord qu’on la parle, même sans en connaître les règles et les nuances ». On imagine les puristes s’étrangler

Au demeurant, la même nouvelle distillée deux jours avant avait le mérite de la franchise : http://www.larepubliquedespyrenees.fr/2018/07/07/le-quartier-du-hedas-a-pau-future-capitale-de-l-occitan,2381175.php : Le quartier du Hédas, future capitale de l’occitan.

Féru de ma « bêtise d’esprit partisan », je réagis, tant que les nouveaux démocrates ne m’auront pas réduit au silence.

2 – Et d’abord, un rappel historique

M. Bayrou s’étant affiché comme historien avec son Henri IV, le roi libre (1993), sans doute appréciera-t-il les informations qui suivent et qu’il n’a sans doute pas eu le temps de chercher par lui-même pour lever ses doutes, à partir de certitudes bien établies :

– la première mention du mot gascon pour nommer cette langue est dans un acte notarié du 29 novembre 1313, conservé aux Archives de Navarre à Pampelune et concernant un moulin à La Bastide-Clairence ; alors que les Leys d’amors publiées à Toulouse en 1356 n’auront aucun nom propre pour désigner leur langue, dite banalement « notre roman » ;

– en visite chez Gaston Fébus à Orthez de fin novembre 1388 à février 1389, Froissart n’a que « gascon » pour nommer la langue de Fébus lorsqu’il ne s’exprime pas en français ;

– la variété gasconne parlée en Béarn est nommée pour la première fois « bearnes » dans une délibération des États du 1er mars 1533, en réaction à la lettre écrite en français par laquelle le roi Henri II accrédite l’évêque de Rodez pour les présider en son nom : les États protestent et prient l’évêque d’en autoriser la traduction en bearnes avant de les insérer dans les registres (A. D. Pyr.-Atl. C. 681, f°. 92 r°) ;

– en juin 1967, le premier numéro de la revue Per nouste de l’association béarnaise de même nom qui vient de naître s’affiche par ces mots :

Et le numéro s’ouvre par un éditorial « Qui sommes-nous ? », signé par « L’Équipe de “PER NOUSTE” ». La nouvelle association se déclare « Section départementale de l’I.E.O » et précise aussitôt : « Son seul but : Faire connaitre par l’enseignement et l’Action populaire la langue et la civilisation d’Oc : pour nous, le Gascon et le Béarnais. ».

En 1977, Michel Grosclaude, « Membre de l’Association PER NOSTE », publie chez l’éditeur Omnivox une méthode d’enseignement du gascon avec disques d’accompagnement, Lo gascon lèu e plan. Le Pr. Pierre Bec, président de l’I.E.O., en écrit la Préface qui débute ainsi : « Après l’Occitan lèu-lèu e plan, de Gaston BAZALGUES, qui a ouvert la présente collection, voici maintenant son pendant gascon : Lo Gascon lèu e plan, de Michel GROSCLAUDE. » On ne peut dire plus clairement que l’Occitan et le Gascon ne sont pas la même chose !

Notre passé, c’est cela : une langue nommée « gascon » depuis plus de 700 ans, ou encore « béarnais » en ne considérant que les variétés parlées (naguère…) sur le territoire de l’ancienne province de Béarn.

3 – Hic et nunc : choisir et le dire honnêtement

Mais il est permis d’avoir en vue l’avenir qu’envisageait le Pr. Patrick Sauzet dans l’éditorial du n° 11 d’octobre 1998 du bulletin Institut occitan : « …l’occitanisme est difficile parce que ce n’est pas un retour, une régression, mais un projet. C’est parce qu’il n’y a jamais eu d’Occitanie qu’il est intéressant de la faire. Sans la vue large de l’espace occitan, nous ne sommes que des patoisants. » Si tel est le but poursuivi par M. Bayrou, la moindre des honnêtetés est de le dire haut et fort.

Mais s’il est sincère dans son attachement à l’héritage béarnais comme à la mémoire d’Henri IV, alors, qu’il dise haut et clair que la langue romane autochtone des Pyrénées-Atlantiques — qu’il présida — a pour nom « gascon » et que ses variétés de l’ancien Béarn ont légitimement le droit de se nommer « béarnais ». Et laisser l’occitan aux terres de l’ancien Languedoc, terme que le Moye âge avait latinisé en Occitania.

4 – Questions concrètes autour du Hédas

Cette langue gasconne et béarnaise étant l’âme de notre identité culturelle, je suis stupéfait de constater le silence total fait sur le du sens du mot Hédas, nom d’un maigre affluent du Gave qui servit longtemps d’égout du centre de Pau. J’en appelle à trois grands lexicographes dont la connaissance est indispensable pour qui veut garder notre culture :

Frédéric Mistral, Lou Tresor dóu Felibrige, t. II, 1886

HEDAS, s. m. Le Hédas, égout qui passe à Pau, v. merdari.

Ce mot, comme le mot hedulh, a pour radical le rom. fet, fétide, lat. fœtidus.

HEDULH, s. m. Odeur fétide, en Guienne, v. pudentour. R. (rom. fet, fétide).

MERDARI, MARDARI (a.), MERDARIC (l.), (rom. Mardaric), s. m. Torrent qui sert d’égout à une localité : le Merdari, à Saint-Péray (Drôme) ; le Merderie, à Orange ; le Mardaric, à Digne ; le Maldaric, affluent du Payré (Ardèche) ; le Médéric, à Thueyts (Ardèche), v. remerdié ; […]

Vastin Lespy, Dictionnaire béarnais ancien et moderne, 1887

Fetor, infection : Fetor deus retreyts. arch. L’infection des latrines. — Lat. « fœtor. ». [En l’écrivant en minuscules, Lespy classe Fetor comme de l’ancienne langue.]

HEDE (Aspe), HEDI, puer. — Lat. « fœtere. »

HEDIENT, qui sent mauvais, fétide.

HEDOU (Aspe), mauvaise odeur, puanteur, infection. — Voy. Fetor.

HEDOUS, , fétide, infect.

HEDOUSAMENT, « puamment », avec puanteur.

Simin Palay, Dictionnaire du béarnais et du gascon modernes, 3ème éd., 1980

hedà,-dì; v. — Puer (vieux). Le Hédas, ruisseau de Pau.

hédẹ,- (As. Bar.). — C. hedà.

hedién,-te, hedoùs,-e; adj. — Puant,-e, fétide.

hedoù; sf. — Fétidité, odeur puante.

hedoùs,-e. — V. hedién.

hedousamén; adv. — D’une manière fétide.

hedùlh (L.); sm. — C. hedoù.

Autrement dit, lou Hedas que put ! (Le Hédas pue !) Tout un symbole !

Accessoirement, si Récaborde évoque pour moi un collègue cheminot de ma mère dans les années 1940 et l’abbé Robert Récaborde († 1998), son fils si je ne me trompe, c’est le rugbyman et résistant François Récaborde (1902-1951) qui a donné son nom à la place Récaborde du quartier du Hédas. Mais sait-on qu’il s’agit d’un patronyme basque  et non béarnais ou gascon : « l’étymologie de ce nom provient de l’agglutination des mots erreka borda qui signifie : la grange du ruisseau ou du ravin ; ce patronyme précise la localisation de la demeure ancestrale. »

5 – … et questions sur l’« association de préfiguration »

À lire les articles de presse déjà cités, M. Bayrou a tiré de son chapeau une « association de préfiguration » dénommée La Ciutat, avec pour président M. Jacques Roth assisté par trois vices-présidents, MM. Vincenç Javaloyès et Jean-Loup Fricker et Mme Claudie Monin plus un membre sans fonctions précises, M. Jérémie Bazet. Belle armée mexicaine, avec probablement à la clé de substantielles “indemnités” payées par le contribuable…

On n’en sait pas plus, mais il est probable que c’est le résultat de manœuvres secrètes menées, dans la « discrétion, pour éviter les surenchères, spéculations et bêtises des esprits partisans » (je cite M. Bayrou d’après le journal). Comme par hasard, sur cinq personnes nommées, trois au moins sont connues pour leur liens avec l’occitanisme.

Et si je me réfère au livre de l’occitaniste Michel Grosclaude, Dictionnaire étymologique des noms de famille gascons (1992), seul M. Bazet a un nom gascon, localisé en Bigorre.

Que voilà des gens qualifiés pour défendre l’authentique culture du Béarn ! Et pour se faire une idée de ce que peut penser M. Javaloyès des autochtones béarnais et de leur attachement à leur culture, je mets en Annexe un billet publié par son père en 2004…

Finalement, qu’il s’agisse de la méthode ou de l’impartialité, cela donne une idée de ce que parait être la démocratie pour le président du « Mouvement Démocrate », dit MODEM.

12 juillet 2018

par Jean Lafitte

L’Aquitaine existe-t-elle ?

 Aquitaine blasonsL’Aquitaine, comme toutes les régions françaises, est issue du découpage administratif de 1955. Troisième région française en superficie, elle va des contreforts du Limousin aux Pyrénées, et est marquée par la diversité de ses paysages et de ses populations basques, gasconnes, languedociennes, saintongiennes, ou encore issues de l’immigration : portugaises, marocaines ou espagnoles.

Dans la mondialisation, l’identité est importante : elle fédère les énergies et donne un sens à un discours, mais l’Aquitaine est constituée par de multiples identités plus ou moins marquées, comme l’irrédentisme basque. Il est donc légitime de se demander si la région a une chance d’exister au-delà de ses composantes et donc de se poser la question suivante : l’Aquitaine existe-t-elle ?

Le nom ancien de l’Aquitaine, Aquitania, signifie le pays de l’eau. C’était une province romaine importante, dont les frontières mouvantes ont même englobé tous les pays entre Pyrénées et Loire. Lorsque la grande Aquitaine romaine fut divisée, on en fit même deux : l’Aquitaine première, englobant massif central et Berry, et l’Aquitaine seconde, allant de la Loire à la Garonne. Au sud de celle-ci, la région de Novempopulanie (les neuf peuples) allait jusqu’aux Pyrénées. L’Aquitaine fut ensuite un duché, et même parfois un royaume au gré des partages des mérovingiens et carolingiens. Après le mariage d’Aliénor, duchesse d’Aquitaine, à Henri II Plantagenêt, on inaugura la période de domination anglaise, et par là même la guerre de cent ans. Le terme Aquitaine s’abâtardit, pour devenir Guyenne, et lorsque la région revint à la France en 1453, il garda ce nom, pour devenir en 1561 le gouvernement de Guyenne. Après la révolution française, Aquitaine ou Guyenne furent vouées à être oubliées, dénuées d’existence administrative, jusqu’au décret Pfimlin de 1955 qui recréa une région Aquitaine.

Une région Aquitaine aux formes bien étranges à vrai dire, car amputée du cœur de la Gascogne qui la constitua de tout temps, à savoir des départements du Gers, mais aussi des Hautes-Pyrénées, absorbés par le pouvoir d’attraction de Toulouse. Le principe du pouvoir d’attraction des métropoles régionales commanda que la Dordogne et le Lot-et-Garonne, proches de Bordeaux, lui fussent rattachés, tandis qu’on décida finalement de rattacher les Basses-Pyrénées, qui étaient aussi loin de Toulouse que de Bordeaux. Si les départements des Landes, des Pyrénées Atlantiques, de la Gironde et du Lot-et-Garonne sont totalement ou partiellement de culture gasconne, on trouve dans le nord de la Gironde une culture saintongienne, languedocienne en lot-et-Garonne et Dordogne, et dans le nord de ce département, limousine. Enfin, la culture basque vient compléter le tableau dans l’extrême sud-ouest du territoire. A cela, on peut ajouter les nombreux apports de l’immigration, que ce soient les Portugais et les Espagnols dans le sud de l’Aquitaine, les Italiens et Marocains dans la vallée de la Garonne.

Face à une telle complexité historique et culturelle, et à tant de fortes identités déjà établies depuis des siècles, force est de constater que l’Aquitaine peine à exister. Il n’est pas évident de trouver des points communs au Pays basque et au Périgord, si ce n’est peut-être par la culture du foie gras, et les liens tissés du temps de l’Aquitaine anglaise ne semblent pas concerner le Béarn qui eut depuis le XIVème siècle une existence autonome. Certes, il y a une certaine culture, la douceur de vivre du sud-ouest, l’amour du rugby, mais cela n’est pas propre à l’Aquitaine. Le conseil régional, sentant qu’il fallait aller plus loin que la région administrative, a commencé à investir depuis peu dans du « marketing grand public », réalisant des publicités sur des radios de grande écoute, où des speakers à l’accent pointu vantent les mérites du jambon de Bayonne ou du piment d’Espelette, érigés comme étendards non pas de la culture basque, mais de la région Aquitaine. Je ne peux m’empêcher de penser que cela est très superficiel, et m’interroge surtout sur la finalité. Veut-on créer des Aquitains ? Si oui, qu’est-ce qu’un Aquitain ? Car si c’est un habitant du sud de l’Aquitaine qui joue au rugby et cultive du piment d’Espelette, ça s’appelle encore, et sans doute pour longtemps, un Basque..

Que dire aussi des Béarnais, qui ont aujourd’hui plus d’intérêt à se rapprocher d’une Bigorre midi-pyrénéenne proche et complémentaire, que d’un pays basque nord attiré par les sirènes économiques et culturelles de son frère du sud des Pyrénées.

Et puis, il y a aussi cette dichotomie entre Nord Aquitaine (Bordeaux), et Sud Aquitaine, accentuée par le quasi désert des Landes de Gascogne.

On le voit, l’identité Aquitanique, malgré une histoire riche, n’est pas évidente à trouver, et il est encore plus difficile, sinon impossible, de la construire. Les campagnes marketing ne changent rien à cela, et on peut se demander quelle est la finalité de vouloir créer des « Aquitains » qui n’existent pas.. Au lieu de cela, il faudrait mettre en valeur les terroirs et les cultures existantes telles qu’ils existent, et développer les collaborations avec les régions et pays limitrophes, de façon à mettre en valeur les « pays », dimension qui est, avec la nation, la seule capable de réellement rassembler et fédérer les énergies.

– Par Emmanuel Pène

L’effacement des langues régionales : une VRAIE exception française

PatoisL’« exception culturelle française » invoquée au sujet du cinéma a fait l’objet d’une réflexion critique de la part d’Oscar dans AtlPy de ce 24 juin. Il en est une autre beaucoup moins invoquée… et même connue, c’est celle de l’expansion du français au cours des siècles.

Quand les défenseurs des langues régionales imputent leur recul au centralisme royal et au « jacobinisme » républicain, ils méconnaissent en effet la réalité historique, dont le fait le plus significatif est l’adoption spontanée du français par les dirigeants et les classes supérieures de plusieurs régions bien avant leur incorporation au royaume ou à l’empire.

Il en fut ainsi en Bretagne, duché quasi indépendant, qui avait rédigé sa célèbre Coutume en français vers 1320, donc plus de 200 ans avant sa réunion à la couronne en 1532.

De même dans notre Béarn : Gaston Fébus avait déclaré ne le tenir que de Dieu et de son épée, refusant l’hommage que lui demandait le représentant du roi de France (26 septembre 1347) ; pourtant, tout en gouvernant en gascon — le nom de “béarnais” n’apparaitra qu’en 1533 —, Fébus parlait couramment le français dont il a usé dans ses deux œuvres littéraires ; le récit par Froissart du séjour qu’il fit à sa cour à Orthez, de la fin novembre 1388 à février 1389, montre même que l’entourage du prince pratiquait naturellement le français ; ici encore, donc, plus de 200 ans avant l’édit d’union prononcé par Louis XIII en 1620.

Quelques décennies plus tard, dans la pièce à succès de Fondeville la Pastourale deu paysaa qui cerque mestiee a son hil, si les paysans parlent béarnais, les bourgeois éclairés s’expriment en français et les gens des classes moyennes emploient un dialecte très francisé ; et peu après 1750, dans une chanson, une bergère vante son berger en béarnais : « Eth sap plà parla lou francés ».

Il en fut de même en Avignon et dans le Comtat Venaissin, terres papales de 1274 à 1791, et en Savoie dont le français était la langue officielle dès 1560, 300 ans avant son rattachement à la France en 1860.

Bien évidemment, c’était encore plus vrai dans les provinces du royaume, dans les frontières fixées au partage de Verdun de 843. Et les grands de l’Europe n’étaient pas moins attachés au français, jusqu’à Berlin et Saint-Pétersbourg, ce qui fait de la situation linguistique de la France un cas exceptionnel et unique en Europe.

Ainsi, à la veille de la Révolution, selon l’historien Ph. Martel, « d’une certaine manière, pour les classes populaires non francophones, l’accession au français constitue une sorte de Bastille à prendre. Et de ce fait, elle ne sera guère refusée dans ces classes. » Ce sera donc l’honneur des élus de la Révolution d’avoir aboli le privilège de fait de la connaissance du français et posé les bases de son enseignement généralisé à l’ensemble du peuple français. La dénonciation des “patois” ne fut que le corollaire de cette action pour donner à tous l’accès à la langue nationale, celle des droits et libertés du peuple.

La conséquence de la prééminence sociale du français fut le discrédit des « patois », signe d’ignorance et d’infériorité, et ce discrédit dans une société de plus en plus ouverte a mis fin à leur transmission naturelle dans les familles.

Il n’empêche que nombre de ces idiomes sont riches d’histoire et de littérature, et il est légitime de vouloir les conserver. Mais ce n’est pas gratuit, à commencer par l’effort personnel de qui veut les apprendre. Qui donc paiera ? Certains revendiquent une « réparation historique ». Mais la réparation d’un préjudice suppose une responsabilité de celui qui l’a causé. Or ce sont tous les élus de toute la France qui ont promu le français dans le peuple, et le peuple n’a jamais protesté. C’est donc à chacun de payer pour retrouver un « bien » abandonné par ses ancêtres ; et c’est très sagement que l’on a mis l’article sur les langues régionales dans le titre de la Constitution relatif aux collectivités territoriales : à chacune de voir ce qu’elle juge utile et possible de faire… et d’y affecter l’argent de ses contribuables.

– par Jean Lafitte

crédit photo : http://fr.geneawiki.com/index.php/Les_langues_régionales_et_les_patois

Pour un “Conseil des Elus du Béarn et de la Bigorre” : une touche historique

arton6290Les recueils de dictons populaires sont pleins de formules ironiques, voire péjoratives, à l’égard des habitants du village voisin, ou même de la région d’à côté. Il faut dire que jadis, en des temps dits d’oppression, le « politiquement correct » n’avait pas été inventé, et user de ces dictons n’exposait pas à la correctionnelle ; tout au plus à des rixes de sorties de bal, qui ne manquent pas davantage aujourd’hui.

Ainsi, les Bigourdans faisaient rimer « Biarnés » avec « faus e courtés », faux et courtois, ce qui leur attirait la réponse « Bigourdâ, piri que câ », pire que chien. Mais comme l’a écrit le regretté Pierre Palay, petit-fils du grand Simin, dans un très beau poème sublimement mis en musique et interprété par sa fille Anne-Marie, depuis, Mme Fautoux :

« Piri que câ » « Faus e courtés »,
Aco qu’ey mandragore
De la gén de dehore.

… c’est de la mandragore (plante aux propriétés hallucinogènes) des étrangers (Qu’em biarnés, Reclams n° 34, 1985, p. 38)
Béarnais de l’Est issu d’une famille venue de Bigorre, le poète écrivait donc :

Alabéts qu’em gascoûs, …………. Alors, nous sommes
Gascons Per toustém amourous .. Pour toujours amoureux
De la tèrre mayrane, …………….. De la terre maternelle,
Biarnése e bigourdane,… ……….. Béarnaise et Bigourdane,…

La frontière ridicule qui sépare le Béarn de la Bigorre et les place dans deux régions administratives différentes n’est qu’un héritage de l’histoire féodale : les mariages et partages successoraux ont ainsi tantôt uni, tantôt séparé ces deux terres qui parlaient la même langue gasconne, La léngue soubirane, / Biarnése e bigourdane (1), la langue souveraine, béarnaise et bigourdane, poursuivait Pierre Palay.

La Bigorre devint comté et le Béarn vicomté au IXe s. Or Centulle V dit le Jeune, vicomte de Béarn en 1058, épousa en secondes noces, en 1079, Béatrix, comtesse de Bigorre depuis 1077, et devint Centulle Ier comte de Bigorre ; mais il fut assassiné en 1090. Béatrix s’associa alors son propre fils Bernard, qui lui succéda comme comte de la seule Bigorre. Par ailleurs, Centulle V avait eu de sa première épouse un fils Gaston, qu’il maria vers 1085 avec Talèse, fille du roi d’Aragon Sanche-Ramirez et vicomtesse de Montaner, plaçant le Montanérès dans la mouvance du Béarn. À sa mort en 1090, ce fils devenait Gaston IV de Béarn, dit le Croisé.

Un siècle s’écoule, puis Béarn et Bigorre vont à nouveau se trouver dans la même main pendant vingt ans, du mariage de Pétronille de Bigorre avec Gaston VI de Béarn en 1195 à la mort de ce dernier en 1214. C’en était fini de l’union féodale, et en 1292, en vertu de droits de sa femme Jeanne de Navarre sur la Bigorre, le roi de France Philippe le Bel en fit prononcer le séquestre par le Parlement et la fit administrer par un sénéchal.

Les féodalités modernes empêcheront-elles encore ces deux terres de s’unir ?

De ces unions féodales épisodiques, il reste aux archives de Béarn, devenues celles des Pyrénées-Atlantiques, de nombreux documents intéressant la seule Bigorre, dont son fameux Cartulaire récemment édité par le Pr. Xavier Ravier.

– par Jean Lafitte
8 novembre 2012

(1) Note facultative – Il n’y a que peu de différences entre le gascon de Bigorre et celui de Béarn, nommé béarnais depuis 1533. La plus sensible est sans doute la conservation par le premier d’une prononciation en [w] très vraisemblablement issue du latin parlé tardif, que le béarnais a remplacée par [b] à partir du XVe s., mais qui s’entendait encore naguère au nord-est du Vic-Bilh : par ex. : que cantaui [kantawi] / que cantabi, je chantais ; nauante / nabante, quatre-vingt-dix.

Crédit photo : http://fr.wikipedia.org/