Un gilet jaune à l’assemblée

Il a eu un geste bien gascon, Jean Lassalle quand il s’est assis sur les bancs de l’Assemblée Nationale avec son gilet jaune passé sur lui. Un geste que n’aurait pas renié Aramits (Henri d’Aramitz), originaire de la vallée de Barétous, Athos (Armand de Sillègue d’Athos d’Autevielle), né à Athos Aspis, Porthos (Isaac de Portau), né à Pau, deux autres Béarnais, et d’Artagnan, né bigourdan dans le village éponyme. Ils avaient, ces quatre Mousquetaires, avec leur parler fort, leurs gestes rugueux, leur accent qu’ils portaient en oriflamme, des entreprises courageuses et un tantinet provocatrices. Nous avons, de ces lectures de jeunesse, gardé le goût des coups de mains osés, de la vaillance désintéressée, du panache tout simplement et c’est dans cette tradition des héros d’Alexandre Dumas que s’inscrit le geste du député des Pyrénées.
-Ralliez-vous à mon panache jaune !
Que n’as-tu lancé ce cri, emprunté au bon Roy Henri, aux représentants du peuple, réunis en conclave dans cette enceinte sacrée, alors sidérés. Face aux injonctions brutales du Président de l’Assemblée, ton silence obstiné et ton attitude butée étaient eux aussi bien dans la tradition gasconne. Car dans la mêlée on ne recule pas… L’attitude des députés de la majorité à leur retour dans l’enceinte a été bien décevante : ovationnant la morgue d’un ex joueur de poker qui aurait pu, pour une fois, prendre un ton différent de ses postures de matamore habituelles. Comme si, le Louis XIII du roman de Dumas, installé royalement à l’Élysée, était directement menacé par le port éphémère de ce simple gilet. N’est pas Richelieu qui veut… N’y avait-il pas pourtant de la part du chef de l’état de la sympathie à l’égard du député béarnais ? Une complicité entre pyrénéens qui est allée jusqu’à l’offre d’un maroquin refusé pour ne pas sacrifier une indépendance chèrement acquise ?
Dans la politique moderne qui repose sur la communication, un geste en dit parfois beaucoup plus que de longs discours subtils, alambiqués et complexes à saisir. La pensée complexe est nécessaire certes, mais dans ce contexte émotionnel elle n’est pas captée. Mettre un gilet jaune à l’Assemblée cela veut dire beaucoup de la part de quelqu’un qui a arpenté les routes de France pour consigner les doléances citoyennes. Doléances auxquelles l’establishment, politiques et journalistes, n’ont attaché que peu de valeur. Ils auraient dû le faire et peut-être nous n’en serions pas où nous en sommes.
C’est ainsi qu’un esprit libre et indépendant s’exprime : par un geste simple qui parle à tout le monde. Une communication modèle à étudier dans les écoles spécialisées. Le geste a été sous-estimé par les médias nationaux : certains l’ont passé à la trappe, d’autres s’en sont gaussé. Ils ont peur de déplaire à un pouvoir qui pourtant ne les soigne guère… Disons-le : il est dommage, scandaleux même que sur les barrages des gilets jaunes, les journalistes soient l’objet de la vindicte populaire. Peut-être devraient-ils néanmoins faire leur examen de conscience et se poser la question : « avons-nous traité avec équité ce mouvement qui nous ressemble si peu ? »
Mais désormais nous avons les réseaux sociaux. Quoiqu’ on en dise c’est un progrès démocratique. C’est ce qui a permis la mobilisation des gilets. Une « première ». Un moment historique. Il y en aura d’autres qui vont se multiplier tous azimuts. Il n’y a pas besoin d’être madame Soleil pour le prédire. Il faudra intégrer cette diffusion horizontale qui débouche désormais sur des actions concrètes, trouver des réponses appropriées à leurs demandes, organiser le dialogue et un encadrement idoine qui préserve l’ordre républicain.
Ainsi malgré le boycott des « grands médias », malgré (ou à cause) de la réponse méprisante et violente du Pouvoir à ce geste inoffensif, les images de ce gilet jaune à l’Assemblée ont été vues par plusieurs millions de personnes sur internet. Elles sont rentrées dans les foyers et ceux qui se posent tant des questions sur la capacité d’écoute des représentants qu’ils se sont choisis se sont sentis entendus, pour une fois. Ainsi l’honneur de l’Assemblée Nationale a été préservé bien que son protocole ait été bousculé.

Pierre Vidal

 

Photo AFP