Les séances cubaines d’Ana-Maria

imageOù l’on découvre les secrets de l’intelligence de Delta one sans doute le meilleur staff du monde dans lequel Jérôme avait eu la chance d’être affecté .

Les autres séances, celles auxquelles Anna-Maria conviait, plus volontiers, ses condisciples c’était plutôt les séances dites cubaines. Des séances toutes en intensité et en brisure de rythme. Des séances courtes de trois heures où le cœur le corps, au bord du collapsus, est, à chaque seconde au bord d’exploser. Ce qui d’ailleurs ne manquait pas de se produire. Et qui était considéré comme des dommages collatéraux contrepartie inévitable de l’engagement. Comme aux armées un pourcentage de décès violent était toléré voire considéré comme une reconnaissance de l’engagement des athlètes.

De fait, dans la division internationale et internationaliste du sport les entraîneurs est-allemands avaient appris le contenu de ces séances directement à Cuba Un monde extrêmement réputé pour sa rigueur et son efficacité. Même si, de surcroît, il avait gardé toute son exubérance latine et caribéenne et bénéficiait d’ un pool génétique beaucoup plus étoffé, beaucoup mieux dispersé que celui de l’Allemagne orientale. Ce qui permettait à ses athlètes de briller, de manière plus naturelle, non sans une certaine apparente nonchalance, dans toutes les disciplines olympiques. Mais aussi dans des disciplines plus exotiques et idéologiquement plus contestables comme les multiples ramifications de la pelote basque (en particulier le front-tennis et même le très étasunien base-ball).

C’est à cette source qu’avaient été développés :
– Les exercices en intensité maximale mais surtout en constante rupture de rythme,
– L’accompagnement musical pour dicter le tempo,
– La mixité des équipes, avec un très savant aplanissement des niveaux et une confrontation des ego
– L’atmosphère puissamment sexualisée que les allemands avaient scrupuleusement noté et importé. Sans bien comprendre qu’il ne s’agissait que d’une manifestation de la culture locale et, certainement pas, d’une action délibérée.

Une action qui, au demeurant, aurait contrevenu à la promotion égalitaire de la femme socialiste dans un environnement latin et caribéen .Un environnement particulièrement machiste dont , à tout prix, il convenait de se défaire. et de se démarquer…

Dans ces séances, les anciennes comme les nouvelles, les coachs est-allemands avaient juste ajouté, surtout pour les filles, et comme en athlétisme, une vélocité irréelle. Ceci par des rythmes de pédalage inconnus ailleurs pour atténuer, sans doute, un manque de puissance foncière et développer la souplesse la justesse et la précision du pédalage Une manière optimisée de «tourner les jambes» selon l’expression technique consacrée. Une manière, au demeurant, qui, d’entrée, ne manquait d’induire avec la musique déchirée par des accords de guitare basse puis rythmée par des pulsations organiques un échauffement certain dont il était difficile de ne pas reconnaître la dimension sexuée…

Les séances alternaient, à un rythme infernal, sur tous les terrains virtuels avec, étonnamment, beaucoup de montagne dans ce pays qui les ignorait absolument..

Ces montagnes étaient abordées de deux façons.

Premièrement :

Par la montée toute en puissance, «le cul sur la selle» selon l’expression consacrée, où les athlètes étaient tenus de rester assis sur leur selle pour développer et exprimer la force de leurs reins. Quand les montées, simulées par les freins disposés sur les cadres, s’avéraient définitivement trop raides les athlètes avaient la recours de se mettre, quelques secondes, en danseuse.

Ce qui alors était imposé à l’ensemble de l’équipe à laquelle ils appartenaient et qui apparaissait comme un marqueur de faiblesse partagée. Un marquer de faiblesse dont un seul, ou une seule, était responsable. La punition de tout le groupe, et non seulement de l’équipe coupable de faiblesse, c’était alors, par anticipation sur le déroulement planifié, des séances dites des «bosses de muerte».

Des séances qui simulaient des terrains pré-montagneux tels qu’on peut les trouver au pied des Pyrénées. Notamment dans le piémont béarnais ou au pays basque français. Mais encore, de manière étonnamment mimétique, dans la chaîne de l’Escambray qui, sur l’île de Cuba, plonge, de manière vertigineuse, vers la mer argentée des Caraïbes.

Un peu comme les Pyrénées occidentales plongent vers l’Atlantique sur le versant espagnol. Des terrains terriblement exigeants où les montées, aussi raides que rapprochées, étaient grimpées alternativement, mais sans ordre prévisible, et souvent à contre-emploi, en danseuse ou en puissance. Cela sans avoir la possibilité d’adopter le bon développement sur un tempo infernal dicté par la musique et les ordres des coachs au physique puissamment virilisé et aux ordres ambigus.

Ne pas suivre le tempo c’était, définitivement, être exclu de la séance. Avec le risque, selon l’appréciation plus ou moins bienveillante des entraîneurs ou du représentant du parti d’ être exclu définitivement du team olympique. Les descentes des dites bosses étant simulées ,non par des temps de roue libres dont les rustiques engins à la disposition des athlètes ne disposaient pas, mais, au contraire, par des accélérations insensées du rythme de pédalage comme sur une bicyclette à pignon fixe.

Deuxièmement :

Sur des terrains de pleine montagne, par des très longues séances de danseuses toutes en vélocité et en rupture de rythme. Ce qui n’était pas loin d’être une sorte de torture pour les athlètes les plus puissants qui s’épuisaient dans cette gymnastique particulière prévue pour favoriser les petits gabarits aussi agiles que légers.

Enfin les séances dites «up ans down». A savoir sur des terrains de collines ou de pleine montagne sur des tempo accélérés des alternances de montée en puissance pure ou en danseuse qui brisaient la régularité qui normalement accompagne une performance supportable.

Toutes ces séances, dites de montagne, avaient pour but principal de développer la puissance des reins. En effet chez les cyclistes aux aptitudes physiques idoines, il s’agit du secret incontournable et premier de la performance. Avec, dans un second temps, l’héritage d’une morphologie très disproportionnée avec une idéale proportion des membres inférieurs (singulièrement des segments funéraux par rapport à la taille du buste). Et, dans un troisième temps, une aptitude voire un goût immodéré, poussé bien au delà du raisonnable, pour la douleur extrême. Enfin, bien sûr, cette machine humaine avec ses bielles pour actionner les pédales ne pouvait idéalement fonctionner qu’avec un moteur cardiovasculaire d’exception ; soit un rythme cardiaque naturellement lent au repos et un volume de l’air optimal mesuré par le VO2 max. dans les poumons enfermés dans une cage thoracique au volume exceptionnel. Le tout fonctionnant grâce à des muscles ventilateurs exceptionnellement performants qui saillaient avec un effet tout à fait particulier sous les maillots des champions et, dans une moindre mesure,sous ceux des championnes.

Cette force des reins, particulièrement dans les regards des filles, n’était pas sans nourrir un imaginaire très précisément connoté et proprement sexuel. Surtout quand cette force était associée à des avant-bras aux muscles fins sur des bras forcément frêles et délicats. De fait, s’il en avait été autrement, la musculature, en brûlant trop d’oxygène, aurait nui à la performance dans des proportions incompatibles avec cette discipline sportive.

De manière réciproque les regards des garçons n’étaient pas sans être attirés par les jambes et les postérieurs des filles qui se dandinaient dans les longues séances de danseuse. Des séances de danseuse qui creusaient profondément leurs reins. Chacune ayant sa méthode pour, dressées sur les pédales, relever gracieusement les épaules comme pour s’offrir au vent, ou, au contraire, de manière moins esthétique, les projeter vers l’avant. Les regards des garçons étaient également attirés par la capacité irréelle des filles à tourner les jambes à une vitesse supersonique sur des développements très faibles. Ce qui avait pour conséquence, plus amusante que troublante, de les faire rebondir sur leurs selles comme des balles de tennis capturées par la raquette aux fins de maîtriser leurs rebonds. Dans les circonstances de l’espèce la balle étant matérialisée par leurs fesses des filles forcément un peu plus rebondies que celles des garçons.

Mais pour tous ces athlètes, filles ou garçons, à la culture sportive excessivement affirmée, ce qui pouvait beaucoup les troubler, en dehors des flashs proprement sexués que les plus fins savaient parfaitement sublimer, c’était les visages creusés par l’effort. Des visages magnifiés dépossédés d’inutiles boursouflures les yeux concentrés comme si,sur leurs bicyclettes immobiles, il convenait de surveiller la route et leurs adversaires. Ou, peut-être, sans doute, sûrement de ne pas trop laisser transparaître les ondes de plaisir ou de douleur qui traversaient leur corps à mesure que leur rythme cardiaque, calé sur la musique, qui s’emballait au risque de périr de jouissance ou de douleur mêlées. Dans la décroissance du rythme cardiaque leurs visages exprimait également, dans un étonnant parallélisme des formes, la plénitude procurée par l’effort qui très loin, comme par miracle, chassaient tous les soucis quotidiens et brûlaient toutes les toxines physiques ou mentales accumulées dans leur chair et dans leurs cerveau

Tous vérifiaient ainsi ce que tous les sportifs savent d’expérience à savoir que l’effort rend magnifiquement beau d’autant plus que cet effort est long et raisonnablement violent.

D’autant, en ce qui concerne leur discipline, que la position sur le vélo est parfaite, « posée sur le vélo» selon l’exacte expression : le dos plat ou à peine arrondi, les fesses au dessus du guidon, les jambes bien parallèles comme des bielles de locomotives, les chevilles parfaitement souples aux fins, à chaque milliseconde, de rester parfaitement perpendiculaire à l’axe du pédalier. Ceci pour imprimer le maximum d’efficacité au pédalage sans perdre un soupçon de puissance.

Enfin, de manière plus subtile encore, une manière d’être plus ou moins avancée sur le bec de selle suivant le type d’effort et de pédalage les abdominaux rentrés les épaules carrées au dessus du guidon et surtout les avant-bras posée sur le guidon avec une idéal relâchement des poignets pour équilibrer toutes les tensions du corps. Ou, à l’inverse, une tension maximalisée de mains qui agrippent la potence du guidon comme si tout le corps ,particulièrement dans les montées était tiré par les bras et ainsi rendu disponible pour libérer, au maximum, toutes les forces des jambes appliquées désespérément à écraser les pédales.

Dans tous ces exercices Anna-maria Rilke von Stauffenberg, dans ce monde sportif un peu brut de décoffrage, flottait comme une sorte de déesse nordique qui ne laissait jamais entrevoir des sentiments ou des sensations équivoques. Des sensations qui, pourtant, sourdait des corps de ses camarades voire des regards des coachs dont nul n’était autorisé ,néanmoins, à penser qu’elle ne les ressentait pas.

Le dernier block d’entraînement, après l’emballement des précédents, correspondait à un long retour de calme de 30 minutes. Après les 3 heures d’effort paroxystique et avant la séance d’étirements. Il s’effectuait sur une musique légère champêtre, presque liquide, encore qu’avec un tempo encore soutenu.

A ce moment là Anna-maria et ses copines du «clan des polonaises» qui, toutes, avaient pratiqué la danse classique s’adonnaient, en dehors des ordres du coach, à des pratiques d’assouplissement et surtout de décontraction musculaire. En contrepoint à un travail foncier d’expirations. Pour cela les filles reprenaient, instinctivement, toute une gestuelle acquise aux longs de leurs années de danse. Particulièrement au niveau des épaules et des bras qui, de manière infiniment gracieuse, pour décontracter le dos, venaient se plier au creux des aisselles comme dans une peinture de Degas. D’autant que les polonaises arborait un maillot avec les trois bandes addidas comme tous les autres athlètes mais d’un rouge somptueux, lumineux, profond presque miraculeux. En lieu et place des couleurs inqualifiables des autres athlètes.

En dessous de ce beau maillot rouge elles portaient des cuissards noirs, d’un noir improbable, lustré, absolu, insurpassable, avec lequel le rouge des maillots offrait un contraste tout à fait merveilleux en prolongeant les trois bandes qui, idéalement, courraient le long de leurs bras et soulignaient leurs poitrines menues.

Certaines des filles ouvraient, au fur et à mesures, leurs beaux maillots rouges sur leur juste au corps de danse noirs ou de couleurs perlées. Des maillots qu’elles gardaient comme une protection réelle ou symbolique pour absorber l’excès de sueur et de douleur. Sans doute, aussi, pour se raccrocher à leur culture de danseuse à laquelle, toutes, restaient profondément attachées. Dans cette équipage avec la musique douce et chantante qui baignait la salle d’entraînement avec la fluidité retrouvée des corps l’atmosphère, semblable à celle d’un corps de ballet, devenait plus que troublante embuée par la calme retrouvé et le relâchement des corps. Même aux yeux des athlètes plus frustes qui constituait le team olympique.

Les filles étendaient leurs bras en poussant, le plus fortement possible, une main contre l’autre en retournant leurs doigts que beaucoup, et spécialement Anne-Maria, avaient longs et fins. En même temps, tout en pédalant avec une légèreté retrouvée sur une rythme encore soutenu, elles se redressaient progressivement sur leur selle et tiraient avec insistance leurs épaules vers l’arrière et vers l’extérieur. Cette gestuelle creusait fortement leur dos en faisant saillir leurs omoplates d’autant qu’à la fin de l’étirement leurs mains venaient se loger au plus creux de leurs reins comme une hermine qui rentre au nid. Si bien que leur dos devenait totalement concave dans tous les plans de l’espace à l’inverse des contraintes qu’elles avaient endurées.

Les filles, à l’exemple d’Anna-maria, laissaient retomber leur nuque, alternativement d’avant en arrière, puis sur les côtés. Les très beaux cheveux d’Anna-Maria qu’elle se permettait de laisser retomber en boucles la nimbait d’une lumière diffuse. D’autant, qu’avec la sueur qui coulait abondamment de son front, ils se collaient partiellement au creux le plus intime de sa nuque si bien que seules les extrémités de ses cheveux se détachaient totalement. Avec un phénomène étrange à savoir que sa blondeur, naturellement vénitienne, se transformait en un blond beaucoup plus prononcé, strié de bandes plus foncées, à l’exemple de la blondeur dorée des filles et des garçons de Scandinavie.

Enfin, tous et toutes, descendaient de leurs machines pour attaquer de longues et savantes séances d’étirement. Des séances qui ,depuis les années 80, faisaient partie intégrante et essentielle du processus de récupération, dans le vélo, comme dans tous les sports où les muscles sont abondamment sollicités. Ces séances d’étirement donnaient souvent lieu, au delà de la récupération musculaire, à des remarques triviales mais qui restaient néanmoins bon enfant dans cet environnement sportif. Les spasmes plus proprement sexués restaient l’apanage des tensions extrêmes des effort précédents.

Ensuite, dans une culture proprement germanique, filles et garçons, comme dans à l’occasion des bains glacés au plus profond des lacs de Mazurie se retrouvaient dans les douches sans être obligatoirement séparés. De fait on entrait là dans le seul registre de l’hygiène et des corps asexués à force d’être fonctionnarisés.

A la sortie des douches, sans aucunement avoir teinté ses cheveux, Anna-maria apparaissait avec une chevelure presque rousse très savamment organisée. Tout à fait différente de son l’aspect très strict sous lequel elle apparaissait à la banque. Dans cette apparence elle se confondait totalement avec, sa sœur jumelle Kristeen Rilke von Stauffenberg, dont jusqu’alors, personne, hormis ses copines de l’équipe polonaise ne soupçonnait l’existence. Et même ses copines de l’équipe olympique de Pologne ne ne se souvenaient pas précisément de les avoir vues ensemble.

Cela était d’autant plus frappant que, sous l’intensité des efforts répétés, Anna-maria qui était une athlète musclée venue de la natation avait perdu plusieurs kilos. Elle se trouvait ainsi s’être réappropriée la gracilité particulière et à la blancheur de peau de sa sœur jumelle. Une blancheur de peau et des yeux dont la couleur pervenche aux limites du violet avait basculés vers un vert d’eau d’une profondeur incommensurable. Des yeux qui de leur tranchant habituel avaient très évolué vers des mondes beaucoup irréels au point, selon l’heureuse expression de jean-Martin Susbielle, de d’apparaître comme perclus de rêves…

Pierre-Yves Couderc

Précédemment : Jérôme dans la tour d’ivoire
A suivre…

Jérôme dans la tour d’ivoire

images1Où l’on découvre l’environnement professionnel de Jérôme de Kréville. L’étrange tour dans laquelle il travaille sous l’autorité lointaine du grand patron,Daniel Mouthon

Jérôme dans la tour d’ivoire

Jérôme, aux termes de sa lettre d’engagement, avait du se présenter se présenter, sous huit jours, au siège de la banque dans la quartier de la défense. Un quartier où le prestigieux établissement occupait un immeuble entier. En l’occurrence un de ces orgueilleux buildings à l’architecture contestable qui permettent d’offrir, ostensiblement, sa marque au ciel gris de Paris. En l’occurrence un gratte-ciel, sans grâce excessive, de taille plutôt moyenne, construit en 1995 avec ces 167 mètres de hauteur pour 50 étages dans ce Manhattan, un rien franchouillard, qu’en 1958, dés son accession au pouvoir, le général de Gaulle avait voulu offrir à Paris. Comme un symbole recouvré de la grandeur de la France.

Ce qu’il allait néanmoins découvrir c’est que cet immeuble, comme un iceberg au milieu d’une banquise de béton, était doté de 45 étages souterrains sur une profondeur totale de 150 mètres presque égale à ses dimensions aériennes. Cette particularité en faisait l’immeuble le plus profond de Paris.

Un immeuble si enfoncé que ses constructeurs en réalisant les conduites techniques avaient eu la surprise de découvrir le 3éme réseau des catacombes. Un réseau partiellement inconnu, dont on ignorait, jusqu’alors, qu’il se prolongeait, si loin, à l’Ouest de la capitale. Ce troisième réseau de catacombe, comme l’indiquait d’ailleurs des documents du haut-moyen âge avait la particularité d’être entièrement creusé dans un substrat de gypse d’une pureté presque absolue. Si bien que ses parois, dans lesquelles avaient été édifiées les fondations de l’immeuble de la générale, étaient largement translucides et striées de veines d’albâtre du plus bel effet.

L’immeuble était donc le plus profond de la capitale française. Après, naturellement, celui de l’Élysée dans lequel, à plus de 500 mètres, dans une gangue de plomb et de béton, est installée la salle de commande nucléaire (Grâce à laquelle le président français est réputé pouvoir déclencher l’apocalypse nucléaire.)

Daniel Mouthon, le président de la société générale, avait choisi de rester dans cet immeuble malgré le mouvement qui amenait beaucoup de sièges sociaux des plus grandes sociétés à émigrer en grande banlieue pour alléger leurs comptes d’exploitation. En effet cette particularité au niveau de la profondeur permettait de faire tourner des ordinateurs, parmi les plus puissants au monde, sans dégager une chaleur excessive, perceptible de l’extérieur. En effet le patron qui, encore qu’énarque, était doté d’une vaste culture scientifique, et qui était un peu superstitieux pensait qu’ainsi aucune source d’information venue des batteries d’ordinateurs sous forme d’ondes ou de chaleurs ne devait pouvoir, par un moyen ou par un autre, être perçue à l’extérieur. Des ondes dont il imaginait que des esprits plus fins que d’autres puissent en tirer des renseignements normalement destinés à rester secrets.

Cette tendance à la paranoïa du grand patron, autant que son caractère hautain et cassant, était connue de tout le staff de la banque. Et même chez les employés d’un rang subalterne qui le voyait plus souvent à la télévision ou à la une des revues économiques que dans les locaux de la banque. Il est vrai que Daniel Mouthon disposait d’un ascenseur particulier pour accéder à son bureau du 35 ème étage. Un ascenseur dont un des accès se situait au 40 ème étage souterrain et qui pouvait être atteint par une espèce de métro privé. Un métro qui empruntait le réseau des catacombes à partir de son domicile dans le septième arrondissement.

Cette paranoïa alimentait les conversations dans les idées en ville. En particulier les bonnes âmes, qui faisaient métier de paraître averties, ne manquaient pas de rappeler que, dans son parcours en qualité de haut fonctionnaire, il avait eu à diriger les services préfectoraux liés au contre-espionnage. De fait dans l’équilibre subtil de la sphère politico-administrative française les préfets ont toujours autorité sur les généraux en matière de renseignement. Un peu à l’exemple des commissaires politiques dans les armées soviétiques. Dans ces services étatiques ses grandes qualités analytiques et sa subtilité de raisonnement avaient faut merveille. Mais son style abrupt de « monsieur je sais tout » lui avait attiré l’antipathie des militaires déjà très peu disposés au départ à son endroit et à sa corporation.

Mais, néanmoins, dès cette époque il avait pris conscience et s’était interrogé sur la fragilité des mondes dominés par les ordinateurs. En particulier le monde de la banque et, plus encore, celui de la finance, totalement asservi à ces nouvelles machines pensantes de l’ère postindustrielle qu’il connaissait mieux que quiconque. Il avait compris, confusément, que l’économie classique et même l’économétrie spéculative à laquelle il avait été formé était et surtout, allaient être, rapidement dépassées par la vitesse et le caractère souvent aléatoire des informations véhiculées par les ordinateurs. le tout dans un réseau mondial unifié dont il était difficile de comprendre la rationalité. A supposer qu’elle existât. Ce dont sa grande intuition l’amenait, parfois, à douter. Mais ce que son caractère un tant soit peu psychorigide et la conscience de sa supériorité intellectuelle l’amenaient néanmoins très difficilement à admettre.

Dans cette banque qui restait la plus modeste des grandes banques françaises Jérôme pouvait espérer un salaire et surtout un statut, voire un prestige, de très bon niveau.

En effet, au niveau mondial, Elle était connue et reconnue, et surtout jalousée, pour posséder la meilleure expertise en matière de gestion des produits de marché les plus sophistiqués. Essentiellement les produits dérivés. Ceci, grâce aux intuitions de son président, qui avait eu, le premier, l’idée d’engager, en parallèles puis en substitution à des banquiers classiques, des batteries de polytechniciens et de centraliens. Ces ingénieurs, du meilleur niveau, étaient dédiés à la gestion de ces nouveaux produits, ils allèrent rapidement donner naissance à la « french touch » en matière financière : à la fois la plus sophistiquée mais surtout la plus efficiente et la plus rentable financièrement malgré le caractère stratosphérique et inédit des rémunérations servies. Il est vrai, essentiellement par intéressement.

En particulier la banque était réputée pour être la plus efficiente dans le compartiment des produits dérivés. Des produits particulièrement complexes qui naissaient toujours plus nombreux, chaque jour, et dont les polytechniciens et les centraliens qu’elle s’était attachée à prix d’or étaient les meilleurs experts au niveau mondial.

Ces produits, de deuxième ou de troisième niveau, sont, au sens propre et parfois mathématique du terme ,des dérivés des produits classiques dits sous-jacents .Ces produits sous-jacents que des centaines d’années d’économie bancaire avaient patiemment créé, ceci depuis la fin du moyen-âge, quelque part en Lombardie puis en Flandres, et surtout en Angleterre, au temps où les vastes océans avaient succédé à la Méditerranée comme centres féconds du monde capitaliste.

Le principe profond de tous ces produits et leur justification par rapport aux doutes que leur complexité induisait chez certains opérateurs, parmi les plus conscients, étaient qu’ils représentaient une contrepartie indispensable aux produits d’assurance et de couverture. Des produits d’assurance et de couverture réputés indispensables à une économie de plus en plus évolutive et instable….Même si des esprits chagrins, ou plus lucides ou plus curieux que les autres, pouvaient prétendre que l’environnement financier global était rendu encore plus instable et erratique par ces nouveaux produits censé le stabiliser.

Pierre-Yves Couderc

Précédemment : Jérôme de Kréville une histoire moderne
La suite : Les séances cubaines d’Ana-Maria

Jérôme de Kréville une histoire moderne

image-pyc

Quand Jérôme Kerviel devient Jérôme de Kréville et que la véridique histoire est en fin révélée par ce diable de PYC.

Acte 2 le staff delta one qui accueille Jérôme.

Eudes de Glanville : le chef

En fait le desk où Jérôme était affecté, avec son nom improbable de section d’assaut ou de commando de film de série Z, possédait dans la banque une position aussi particulière qu’éminente : Une position d’élite, agissant en électron libre, avec des conditions de travail et des règles tout à fait dérogatoires compte tenu des personnalités atypiques et prestigieuses qui le constituaient. Des personnalités singulières, excessivement brillantes, que n’importe quelle banque du monde auraient souhaité s’attacher. Ce prestige ne venait par forcément des volumes des profits engendrés. Ils n’étaient pas systématiquement les plus élevés. Mais par la nature des nouveaux produits inventés presque en jet continu et avec lesquels les autres desks ou centres de profit après les avoir intégrés à leurs panoplies généraient des montagnes de cash au profit de la banque.

Le desk delta one de la société générale n’était constitué que de sept titulaires qui, à la différence des autres desks, ne possédaient pas la dénomination de « chief traders » ou de « seniors et junior traders ». Mais, à l’exemple des banques d’affaires, étaient désignés par leur fonction propre au desk auquel ils appartenaient ou de leur fonction à l’intérieur de l’organigramme général de la banque ou de son conseil d’administration.

Le comité de direction propre au desk était dirigé par Eudes de Glanville, baron de son état.

C’était un homme tout à fait paradoxal. Par son patronyme, son statut historique, ses costumes rayés de la meilleure coupe son maintien et son éducation il pouvait passer comme la quintessence du banquier à l’ancienne. Polyglotte et distingué.

C’était pourtant un littéraire dans ce monde préempté par les ingénieurs et les mathématiciens.

A l’école normale supérieure de la rue d’Ulm, dans les années 70,en lisant Braudel,  il avait préparé un doctorat d’histoire médiévale et avait pris goût à l’économie au point de préparer, à Harvard, un diplôme spécialisé dans l’histoire des techniques bancaires. Dans la section économique de cette prestigieuse université il avait eu la surprise de constater que l’école française de mathématiques avait pris un temps d’avance dans la modélisation des phénomènes économiques et, singulièrement, dans celle des produits bancaires.  Si bien, qu’après avoir appris les mathématiques idoines, il était revenu en France en 1975. Il était alors considéré comme un des meilleurs experts mondiaux dans le domaine des mathématiques financières en plus de ses compétences en économie classique et de son excellent background culturel. Une sorte de mouton à cinq pattes de la finance désormais mondialisée.

C’était une intelligence forte et originale. Avec un sens de l’humour aiguisé et subliminal, que seuls les esprits les plus subtils étaient à même d’apprécier. Durant cinq années il s’était retiré sur ses terres normandes dans le fantomatique mais néanmoins somptueux château des Glanville. Il prenait juste le temps de se rendre, deux jours par semaine, à Genève ou à Paris pour donner des conférences et animer des séminaires spécialisés dans le traitement comptable des nouveaux produits financiers. C’était pour les banques les administrations et surtout les agences de notation un sujet d’une importance qui s’avérait tout à fait exceptionnelle. Aussi étaient-elles tout à fait prêtes à les payer aux prix stratosphériques demandés par Eudes de Glanville. Ces rémunérations lui permettaient de faire face aux frais d’entretien du château et des terres à l’entoures qui n’étaient pas données en fermage. Le temps qui restait lui permettait de s’adonner à ses autres marottes.

Par ailleurs en intellectuel curieux et passionné c’était une opportunité exceptionnelle d’avoir sous ses ordres quelques-unes unes des intelligences les plus affûtées et surtout les plus originales du temps. Surtout dans ce monde gris et compassé et un rien servile de la banque traditionnelle comme dans celui des golden boys prétentieux et mercantilistes et, pour tout dire, un peu vulgaire qui prenaient le pouvoir dans ces vénérables institutions. En particulier il était tout à fait impatient de travailler avec Griska Pomarev. Il connaissait, naturellement, les études sur la valorisation des produits dérivés qui devaient être au cœur de son département dont il état un des très rares banquiers à en comprendre l’économie générale. Même si ses capacités mathématiques, pourtant exceptionnelles, ne lui permettaient pas d’en apprécier la dynamique et la substance la plus intime.

Pour cela il avait accepté de passer de très longues journées dans ses tours absurdes où s’agitaient des armées de cadres imbus de leurs personnes. Alors que les technologies de l’information auraient permis de travailler de manière plus efficace et plus rapide dans des petites structures mieux distribuées dans l’espace.

Anna Maria Rilke von Stauffenberg ;

Dans le staff du nouveau service delta one dont, avec son humour décalé, il n’avait pas souhaité modifier la dénomination il allait être secondé par Anna-Maria Rilke von Stauffenberg. Cette femme, encore jeune, était une légende de la banque suisse et germanique. Elle était d’ascendance prussienne et polonaise, élevée en Allemagne de l’Est, avec la rigueur et le charme de ses deux origines.

Ce qui était curieux et amusant c’est que par trois fois les maisons des de Glanville et celle des Rilke von Stauffenberg s’était rencontrées dans l’histoire : Une première fois au cours de la guerre de 30 ans dans les batailles obscures et sanglantes entre Poméranie et Bohême. C’était dans les années 1620 où les forces protestantes et catholiques se disputaient les territoires de l’Europe centrale autant que la défense de leurs foies respectives. Et, une seconde fois, en 1871 où les troupes prussiennes, commandées par le général Heinrich Rilke von Stauffenberg, avaient pris leur quartier général dans une dépendance appartenant aux Glanville dans la vallée inférieure de la Seine. Mais surtout en 1944 quand le grand-oncle d’Anna-Maria qui appartenait à une grande famille catholique de l’Allemagne du sud, peut-être influencé par des écrits religieux trouvés par son ancêtre dans le château des Glanville, avait définitivement décidé de participer à l’attentat manqué contre Hitler. Ce qui l’avait amené à être fusillé et, à Hitler et sa clique nazie, à avancer encore un peu plus dans l’horreur et la désolation.

Anna-Maria était une femme magnifique et lumineuse. Avec un esprit excessivement tranchant subtil et précis. C’était une scientifique de formation. Une physicienne spécialiste de la thermodynamique. Elle avait été formée à Leipzig puis à Tomsk en Sibérie occidentale.  Mais ,à l’écroulement de l’Allemagne de l’Est, en 1989, son diplôme est-allemand ne pouvant lui permit pas de trouver un poste à sa mesure dans la nouvelle Allemagne. Elle fut donc recrutée à Zurich en Suisse alémanique à l’institut de mathématiques financières. A ce prestigieux institut des professeurs de finance, plus curieux que d’autres, comprirent que sa connaissance des mathématiques complexes appliqués à la thermodynamique formaient une base idéale pour se frotter à la nouvelle science financière qui commençait à se développer. Alors, faute de poste dans sa discipline d’origine, elle avait opté pour la finance, sans enthousiasme excessif, mais avec beaucoup de curiosité et tout l’engagement et la détermination dont elle était capable.

Elle possédait , également, une capacité particulière à jauger les hommes autant que les produits financiers sans jamais laisser transparaître ne fût-ce qu’un souffle d’émotion. C’était ,dans le traitement des hommes comme dans celui des produits complexes, un évidente supériorité une manière de briser, à son profit, la symétrie de l’information.

Jean-Martin Soulé Susbielle  :

Le troisième personnage du staff delta one c’était,comme dans beaucoup de bureaux de traders parmi les plus efficients, contrairement à l’image bling-bling qui leur ait accolée,  un garçon calme et travailleur brillant sous son apparence un peu terne et ses complets grisâtres.  Il s’appelait Jean-Martin Soulé Susbielle et était sorti, à 20 ans à peine, major de l’école centrale. Il était monté à Paris depuis son Béarn natal seulement pour suivre son école d’ingénieur. Au lieu de passer ses congés à l’autre bout du monde aux Maldives ou en Floride il rentrait dans la ferme familiale où cohabitaient ses parents et ses beaux-parents dans la plaine de Nay. Entre Pau et Lourdes, entre Béarn et Bigorre. Il était issu d’une lignée de paysans de ce pays complexe de gascons des montagnes à la personnalité puissante modérée et tenace…

Pierre yves Couderc

PS : Rassurez vous il  y a un nombre limité de chapitres

Précédemment : Les Kréville de Hastings à Quimper :
La suite : Jérôme dans la tour d’ivoire

Les Kréville de Hastings à Quimper :

image-pycLe Noël de cette année 1995 allait rester ,pour la tribu des Kréville, une de ces dates terribles qui scandent l’histoire des familles. Une date phare qui fonde les mémoires inconscientes et modèle les caractères.

Dans la nuit, Guillaume Hubert, le père, qui avait à peine dépassé ses 48 ans, venait brusquement de décéder alors qu’il s’en revenait à pied de la messe de minuit.

Il avait été foudroyé par une thrombose cérébrale. Peut-être était-ce la conséquence de ce froid et de la neige si inhabituelle dans cette bonne ville de Quimper. Une ville connue pour son humidité, mais aussi pour la clémence et la douceur exceptionnelle de son climat. Cette neige duveteuse qui illuminait si joliment les austères toits d’ardoise et qui faisait la joie des enfants, avait entraîné ou, du moins, avait été concomitante à ce décès subit que rien ne laissait présager. Même si le Guillaume Hubert avait toujours été de santé plutôt fragile et jouissait d’une très faible constitution… peut-être en sa qualité de représentant d’une fin de race aux sangs insuffisamment mêlés.

Sophie, sa robuste et très charmante épouse, tenait un salon de coiffure sur les quais de l’Odet au débouché de la rue de Pont-l’Abbé, n’était pas  présente. Elle avait travaillé très tard pour coiffer toutes les dames du quartier. A 11 heures du soir elle était encore dans sa boutique pour tout nettoyer et la rendre impeccable pour les lendemains de Noël où ses clientes viendraient se faire coiffer en vue de la nouvelle année.

Pour la corporation estimable des coiffeurs pour dames, comme pour celles des pâtissiers ou des marchands de volaille, la période des fêtes reste une course contre la montre. Il n’est pas envisageable que, dans ces quelques deux semaines qui closent l’année, de ne pas rattraper les difficultés qui, en ces années de crise, tendaient à grever les chiffres d’affaire du petit comme du grand commerce.

Sophie était une fille de pêcheur, ci-devant communiste, de Douarnenez et, pour son honneur de petite patronne qu’elle était devenue, il n’était pas envisageable que son comptable lui notifie un exercice négatif. D’autant que cela l’aurait forcément conduite à licencier l’une des deux ouvrières qui, depuis vingt ans, travaillaient avec elle ou de se séparer de son apprentie qui s’avérait être sa filleule. Sa conscience de classe qui lui restait de son éducation communiste se refusait à cette funeste éventualité.

De plus c’était Sophie de Kréville qui tenait à bout de bras non seulement l’organisation mais encore les finances du ménage. Un ménage qui comptait déjà cinq enfants. Des enfants qui devaient faire bonne figure, notamment à l’institution Sainte-Ursule, où les bambins avaient été inscrits.

Sainte-Ursule était une institution plutôt onéreuse, tenue par les Jésuites, que la famille de Kréville fréquentait depuis 150 ans. Même si pour Jérôme, l’aîné, qui n’était pas le plus doué des cinq enfants, mais qui était plein d’application et semblait avoir quelques dispositions pour les mathématiques on avait fait une exception en l’inscrivant en sixième au lycée public Laënnec. Le lycée était connu pour sa section économique dont la réputation était excellente et il disposait, par ailleurs, de classes préparatoires aux grandes écoles..

Pierre Yves Couderc le 01/10/2016.

PS ; Rassurez vous il y aura au plus deux passages du présent reportage qui ne devraient choquer personne ..

La suite : Jérôme de Kréville une histoire moderne