Séismologie et Enseignement : une histoire de mouvements de plaques.

GV  2015  05 19Un nouveau tiroir de la contestation, polémique et politique, s’est ouvert : la réforme de l’enseignement dans les collèges serait «un massacre, une catastrophe» !

Comme toujours, dès qu’on tente une évolution adaptative dans notre société, c’est le tollé presque général !

Les secousses culturelles et les répliques animent périodiquement la société.

 Un véritable séisme !

Chacun est différent et a suivi le cursus scolaire habituel ; il pense donc connaître, par expérience, la solution idéale pour réformer l’Ecole ; cela fait alors beaucoup de solutions !

Parmi ceux qui s’élèvent véhémentement contre cette réforme :

  • Beaucoup n’ont pas lu, écouté et réfléchi, avec attention, au contenu du projet.
  • Certains, très attachés à un domaine, se bloquent sur des mots plus ou moins bien interprétés mais suffisants pour refuser le tout.
  • Beaucoup, aussi, reprennent en cœur, sans chercher plus loin, les slogans et les résultats de sondages défavorables diffusés par les médias et les politiques, ou provenant de «spécialistes»(!) qui sont, au mieux, des nostalgiques du passé, au pire, des démolisseurs systématiques de ceux qui ne pensent pas comme eux.

J’entendais G.Larcher, sur France Inter, dire que la solution au problème du collège était à l’école primaire ; peut-être, mais terriblement restrictif, elle est, au départ, dans la politique, la société, les familles !

Si on s’en tient, dans un premier temps, au seul projet de réforme, on constate une innovation de taille attirant la réprobation ; c’est pourtant une démarche qui me semble essentielle sur le fond ; encore très modeste, c’est une ouverture d’esprit, un véritable changement paradigmatique que l’on souhaite réaliser dans l’esprit de nos jeunes.

La première a été évoquée par PierU, l’intérêt d’associer le grec et le latin à l’étude du français ; c’est logique; avec bien d’autres langues, il en résulte, tant au niveau du langage commun qu’au niveau scientifique.

La seconde est l’introduction des Enseignements Pratiques Interdisciplinaires (EPI). Ils portent pour l’instant, sur huit thématiques : Développement durable ; Sciences et société ; Corps, santé, sécurité ; Information, communication, citoyenneté ; Culture et création artistiques ; Monde économique et professionnel ; Langues et cultures de l’Antiquité.

Dans un cas comme dans l’autre, la véritable révolution culturelle est de considérer, enfin(!), que notre histoire n’est pas le résultat d’une évolution séparée, cloisonnée, cartésienne, réductionniste, de domaines que l’on étudie toujours séparément ; c’est ahurissant, pour faire des têtes bien faites, de passer, par exemple, d’une heure à l’autre de la littérature française du XVII ème siècle à l’économie de l’Europe au XIX ème siècle, la révolution de 1789, la géographie de l’Asie orientale, etc.!. Il serait temps de concevoir, pour une perception de la réalité, une programmation investissant tous les domaines : environnementaux (climat, ressources..) et culturels (politique, économique, scientifique, social..), à la même période.

La participation, entre les séances disciplinaires, de séquences de synthèse, avec plusieurs enseignants spécialisés, facilitera la prise de conscience des interférences entre tous les acteurs.

La Vie, l’histoire, n’est ni cartésienne ni linéaire mais en réseau et complexe, où tout se tient.

Une telle approche concrète place les enfants devant la réalité des choses, plus proche du vécu et exploitable par tous, quels que soient le milieu social et la culture d’origine. L’évolution de notre société et du monde est une émergence résultant d’une infinité de comportements qui interfèrent, échangent: inter-relationnel et interactif donc.

  • Une équipe est bien plus que la somme de joueurs, même surentraînés.
  • Un poème de Rimbaud ou de Baudelaire est bien plus que la juxtaposition des lettres qui le compose ; c’est la poésie qui en résulte : le sens du poème, sa portée, son émotion, sa musique, ses images, etc.
  • Un cassoulet est bien plus que la juxtaposition additive des ingrédients, c’est la liaison, la fusion, la combinaison intime de ces ingrédients, de leurs arômes, de leur saveur à la faveur d’une lente cuisson dorlotée et suivie. Tout cela engendrent des arômes neufs, des textures neuves, des saveurs neuves que n’avaient aucun des ingrédients initiaux.

C’est montrer aux jeunes qu’ils font partie d’un tout dont la somme des constituants est bien plus que la somme de ses parties ; qu’ils sont des éléments indispensables, qu’ils ont un rôle à jouer mais qu’ils doivent aussi prendre conscience que les autres sont aussi indispensables qu’eux !

Contrairement à ce que disait à l’émission C dans l’air, Yves Thréard :

«Faire travailler des collégiens sur le développement durable, c’est une honte !»

je dirai que:

«Ne pas les faire réfléchir sur ce sujet, c’est une honte !»

C’est le sujet type pluridisciplinaire, complexe, en phase avec l’actualité, où chacun, du moussaillon au commandant, a son rôle : en prendre conscience, chercher à comprendre, participer, suivant ses compétences, c’est un devoir, non pas dans un but personnel mais pour l’intérêt de chacun, tiré du «plus» acquis par le collectif: le partage équitable des bénéfices en somme !

Généralisons maintenant le problème.

Depuis des décennies, voire des siècles, deux «plaques» philosophiques s’affrontent à propos de l’enseignement.

  • Pour les uns, on élève, le plus haut possible, le niveau moyen d’instruction de tous les jeunes, donc de la société, pour avoir une réserve disponible importante de matière grise indispensable pour faire face rapidement à l’évolution des besoins divers de la nation. C’est la démarche darwinienne.
  • Pour les autres, on sélectionne très tôt «les meilleurs» ceux jugés être les élites de demain ; on les amène le plus vite possible, le plus haut possible dans le classement Pisa, à un niveau compétitif dans la jungle économique. Les autres assureront les tâches secondaires, aléatoires, ou constitueront un réservoir de chômeurs permettant d’entretenir la compétition pour des salaires bas. C’est la démarche lamarckienne.

Dans notre société, la permanence dynamique de ces plaques provoque des secousses et répliques constantes car :

  • D’un côté, la réforme du collège se fait au nom de l’égalité de l’épanouissement des possibles devant l’enseignement, principe de la morale républicaine, contre l’élitisme de classe, c’est la première philosophie, une vraie politique de gauche donc : aider les élèves défavorisés, organiser un suivi personnalisé, éviter que les retardataires ne soient pas définitivement distancés…L’école doit permettre à tous les enfants de pouvoir réussir, suivant leur capacité et par leur travail, et de s’élever, à tous les niveaux, dans l’échelle sociale, pour le bien de la collectivité.
  • D’un autre côté, en matière d’économie, la politique a suivi les sirènes néolibérales ; elle exalte les gagneurs, les mieux payés, les plus forts, les plus beaux…, les meilleurs en somme, l’élitisme sectaire, que l’école combat ! C’est la deuxième philosophie.

L’inconvénient est que «les meilleurs» ne le restent pas du fait de l’évolution ultra rapide des techniques et des nouveaux besoins. Ce n’est pas «gênant», ils sont remplacés par les «nouveaux meilleurs» formés régulièrement, les anciens étant jetés !

Les jeunes sont donc confrontés, à la sortie du cursus scolaire, à une société de plus en plus inégalitaire.

Peut-on donc être «égalitariste» quand il s’agit de l’école et « libéral» sur le terrain de l’économie ?

Bien sûr que non, cette situation est celle de la tectonique des plaques ; la plaque «égalitaire» s’enfonce, par subduction, sous la plaque «libérale»; ce mouvement de subduction, bien connu des sismologues est à l’origine des tremblements de terre et de leurs répliques !! Malheureusement les prévisions dans l’espace, dans le temps et dans l’intensité, sont impossibles, la technologie n’est pas assez pertinente.

Quelle valeur, dans l’échelle de Richter, sommes nous prêts à supporter ?
Dilemme cornélien : Démarche lamarckienne ou darwinienne ?
That is the question ?

– par  Georges Vallet

crédit photos:kids-fun-science.com