Mehdi Jabrane

SONY DSCIl est des entretiens qui vont plus loin. Posent plus de questionnements. Mehdi Jabrane, jeune palois et citoyen engagé, observe, analyse, échange. Sans cesse. Il lit aussi. Beaucoup et partout. AltPy a voulu rencontrer Mehdi après qu’il ait posté, sur le site, un article de Louis Blanc en forme d’appel à la jeunesse paloise.
Louis Blanc, journaliste et républicain du XIXe siècle, demande au lecteur de provoquer « la discussion des théories sociales … même s’il ne fut jamais donné aux hommes d’arriver du premier coup à la vérité ». Sait-on si « la rêverie aujourd’hui ne sera pas la vérité dans dix ans » ? Et de rappeler « qu’une doctrine, quelle qu’elle soit, politique, religieuse ou sociale, ne se produit jamais sans trouver plus de contradicteurs que d’adeptes, et ne recrute quelques soldats qu’après avoir fait beaucoup de martyrs ». Ne glaçons pas les intelligences en travail, ni ne décourageons l’audace.

Qui pour ouvrir le chemin avec Mehdi* ? A la fin de l’entretien, vous saurez d’où il part. Ensemble, vous déciderez vers où aller…

AltPy – A partir d’un texte de Louis Blanc de 1839, que vous publiez dans AltPy, vous appelez la jeunesse paloise à créer un nouveau monde. A quel monde pensez-vous ?
Mehdi Jabrane – Difficile de détailler tout ce que je voudrais. Pour qu’une société fonctionne dans le bon sens, il faut que tout le monde puisse y participer. Economiquement chacun doit pouvoir travailler. Politiquement idem. Un monde où tous les citoyens seraient pleinement engagés dans les affaires politiques règlerait beaucoup de problèmes.

Comment fait-on pour intéresser la jeunesse paloise à cet engagement pour un nouveau monde ?
La France ne connaît pas de catastrophes humanitaires, sanitaires ou climatiques. Elle produit énormément de richesses, pourtant la misère grandit, ce qui est totalement anormal. Nous arrivons à la fin d’un cycle et nous devons reconstruire à partir de zéro. Partir du début n’est pas très motivant, cela peut être décourageant, aussi mobiliser la jeunesse est une affaire difficile et je n’ai pas la recette miracle. Faire passer un message d’espoir, c’est tout le sens du texte de Louis Blanc. On va se tromper, on va faire des erreurs mais il ne faut pas cesser d’être ambitieux et déterminé. En résumé, je dirai qu’on ne sait où pas il faut aller… mais on doit y aller !

Pour en revenir à la jeunesse paloise, pourquoi ne s’implique-t-elle pas plus ?
Ce manque d’engagement a de multiples causes. Il y a en premier lieu la responsabilité des citoyens qui ne sont pas acteurs voire même plus électeurs. D’un autre côté, il est difficile de penser que les organisations politiques n’ont pas conscience que cette situation leur est profitable puisqu’elles les maintiennent en place sans trop d’effort, ni trop de remise en question. Quand on sait que 85% des lois votées vont à la poubelle, ils feraient mieux d’essayer d’amener les jeunes à se responsabiliser avec le vote obligatoire par exemple. Mais sur ce point rien n’est fait. Les partis en place ont donc aussi une responsabilité importante.

Le texte de Louis Blanc est aussi un appel à faire en sorte que les gens se prennent par la main…
Tout à fait. Les laissés-pour-compte se sont en partie eux-mêmes déresponsabilisés. Je ne jette pas la pierre qu’aux organisations politiques. Les citoyens doivent eux-mêmes se prendre en charge. Fatalement il y a un long chemin à parcourir…

A Pau, y a-t-il des gens qui aiment à réfléchir à la société de demain ?
Alternatives Pyrénées ! Citoyens du Béarn, le Kiosque qui a fermé depuis, des conférences au centre Alexis Peyret, à la MJC du Laü … Depuis cinq, six ans je vais à beaucoup de réunions d’associations, de tout bord, de l’extrême gauche à l’extrême droite, mais ça reste encore trop élitiste, dans des salles confinées et souvent à 20 heures, heure où les gens ont autre chose à faire.

Pour revenir à cet appel à la jeunesse, les jeunes, on les voit peu dans les réunions politiques, aux associations de quartiers etc…
Manifestement ils ont autre chose à faire… les loisirs, beaucoup de loisirs !

Vous êtes sensible au thème de la décroissance. Qu’est-ce que c’est et comment la met-on en place ?
La décroissance est un terme polysémique. Selon Ivan Illich, tout système a une limite inférieure et une limite supérieure. Quand le système n’a pas dépassé une certaine limite inférieure, il n’est pas pertinent, on n’a donc pas besoin de ce système. Dès qu’il dépasse une limite supérieure, il induit des effets pervers, on est alors dans ce qu’on appelle la contre-productivité. Prenons un exemple : les parlementaires doivent réduire la voilure au niveau des lois puisque derrière il n’y a pas les hommes ou les procédures pour pouvoir les mettre réellement en application. Ceci avait déjà été pointé du doigt par Edmund Burke en 1791. Il trouvait que les parlementaires français travaillaient trop… et donc mal.

Mais, les Français disent que les parlementaires ne travaillent pas du tout…
C’est faux. Statistiquement parlant, ils produisent trop. Deux rapports du Conseil d’État de 1991 et 2006 ont mis en garde contre cette inflation législative. Trop de lois tuent la loi. La décroissance appliquée ici serait de mettre en place un statut quo afin de dégraisser les textes de loi, les codes. Il y a une telle multiplicité de codes que même avocats et magistrats ne s’y retrouvent pas. Cela a un nom : « l’insécurité juridique ».

Donc la décroissance touche un tas de domaines…
Oui. Un autre exemple qui touche tout le monde est la voiture. On estime qu’en prenant l’ensemble des coûts d’une voiture, nous roulons en fait à 6 km/h de moyenne ! Concrètement, pour faire Pau-Montpellier en voiture il faut 24 heures. Certes, le trajet sur autoroute prend 4 heures, par contre il faut environ 20 heures de travail avec un salaire moyen pour payer le carburant, le péage, la part du crédit auto, de l’assurance, de l’entretien, etc. En réalité, plus on veut aller vite moins on va vite.

Connaît-on dans l’histoire des sociétés qui ont choisi de baisser leur production de richesses ?
Pas d’après mes lectures en tout cas. Que ce soit les Mayas, les Romains, même les Mésopotamiens… Quand on relit le code d’Hammourabi, l’on découvre la complexité des lois… Tout est allé trop loin dans l’organisation. On a atteint la limite supérieure, celle de la contre-productivité d’Ivan Illich.

Si aucune société n’a pu revenir en arrière, cela veut dire que l’écroulement est déterminé…
C’est une lecture de l’histoire qui est attribuée à Ibn Khaldoun, penseur du XIVè siècle. Pareille à la Nature, L’Histoire serait cyclique. Quand on voit Rome, après sa chute, le monde occidental a enchaîné sur la période moyen-âgeuse. Il y a eu une fracture. D’une organisation extrême, on est revenu à une organisation basique, décentralisée, avec des échanges courts, simplifiés. Par la suite, les choses se sont complexifiées de nouveau…

Le FN trouve, pour beaucoup, ses relais parmi ceux que j’appellerais les laissés-pour-compte de la croissance. Croyez-vous que la décroissance soit ce que demande cette population ?
Le modèle de croissance prônée depuis 40 ans déçoit. Pour autant je ne pense pas que l’électorat du FN soit focalisé sur cette idée de décroissance car c’est un concept très minoritaire et encore mal compris. Le FN fait une analyse juste des contradictions des partis dominants, en plus il bénéficie d’une image « clean » car hors système. La France portait, il y a peu encore, une idéologie. Tout est discutable mais il y avait un sentiment patriote qui faisait que le Français aimait la France. Régis Debray l’a bien souligné : la France n’a plus d’idéologie transcendante à laquelle on peut se raccrocher, s’identifier. On entend aussi des politiques nous dire qu’être patriote, c’est être fasciste. Ce raccourci est malhonnête et malsain. Enfin, il y a beaucoup de Français qui ont été trompés sur la question européenne.

Oui, justement, l’Europe a toujours sa place ?
Les Français ont dit non. Il y a eu un référendum, avec des médias dominants qui ont eu un parti pris pour le « oui » et le peuple a voté « non ». Ensuite le traité de Lisbonne est passé par là dans les conditions que l’on sait. Dans les faits et conformément à son projet originel, l’Union Européenne travaille sur la libéralisation des biens, des services et des personnes. L’aspect social n’est pas au cœur de cette structure. De surcroît elle n’est pas démocratique.

L’individualisme forcené de l’homme moderne n’est-il pas la cause de beaucoup de problèmes sociétaux ? Comment peut-on y remédier ?
A l’âge classique, l’appât du gain était perçu comme méprisable. Or aujourd’hui cet appât, autrement dit le capitalisme, est la norme voire un dogme. Peu avant la révolution, des penseurs ont déclaré qu’un homme libéré des lois de Dieu ou du Roi serait assujetti à ses passions tel un sauvage. Ils ont estimé que la recherche du bonheur par le confort et via le développement des activités du commerce serait un contre-feu puissant face aux passions. Auparavant, le postulat était tout autre : honneur, charité mais aussi obéissance. Le groupe passait avant l’individu.

C’est ce qui fait la force de sociétés comme la société coréenne et d’autres en Asie du sud-est, où le collectif passe avant l’individualisme…
Nos sociétés occidentales ne sont plus basées sur ce principe de collectif. On est resté sur l’idée que la recherche du bonheur individuel allait rejaillir ensuite sur le groupe.

Mais dans la pratique, c’est l’inverse qui se produit…
Des contre-révolutionnaires avaient quand même tiré la sonnette d’alarme en annonçant qu’on allait dans le mur et que la société devait être un objectif prioritaire par rapport à l’individu.

Aujourd’hui qui dit cela ?
En France, pas grand monde. Quelques écrits de contre-révolutionnaires comme Bonald, de Maistre, refont surface. Au début du XXe siècle, le Général de la Roque parlait du triptyque travail, famille, patrie, avant que cela ne soit repris par le Maréchal Pétain. C’est conservateur, réactionnaire mais cela a le mérite de fixer un cap clair. De même, Simone Weil a dit que la notion d’obligation primait sur celle du droit. Un homme qui serait seul dans l’univers n’aurait pas de droit mais seulement des obligations.

Est-ce pour aller dans ce sens que vous appelez la jeunesse paloise à créer un nouveau monde ?
Je suis toujours dans l’interrogation.

Propos recueillis par Bernard Boutin

contact : jabrane.mehdi1(à)gmail.com

A la jeunesse paloise

JeunesseA la jeunesse paloise. A celle en marge du système, déresponsabilisée. A celle déjà dans les limbes du système, une calculette à la place du cœur. 

« C’était donc tout un nouveau monde à créer, à créer en quelques jours, à créer au milieu d’un déchaînement inouï de résistances et de colères. Il fallut improviser, demander aux passions l’appui que ne pouvaient pas encore fournir les idées ; il fallut étonner, enflammer, enivrer, dompter les hommes qu’un travail antérieur n’avait pas disposés à se laisser convaincre. De là, des obstacles sans nombre, des malentendus terribles et sanglants, de fraternelles alliances tout à coup dénouées par le bourreau ; de là ces luttes sans exemple qui firent successivement tomber dans un même panier fatal la tête de Danton sur celle de Vergniaud, et la tête de Robespierre sur celle de Danton. Souvenons-nous de cette époque, si pleine d’enseignements. Ne perdons jamais de vue ni le moyen ni le but ; et loin d’éviter la discussion des théories sociales, provoquons-la autant qu’il sera en nous, afin de n’être pas pris au dépourvu et de savoir diriger la force quand elle nous sera donnée.

Mais on émettra beaucoup d’idées fausses, on prêchera bien des rêveries ? Qu’est-ce à dire ? Fut-il jamais donné aux hommes d’arriver du premier coup à la vérité ? Et lorsqu’ils sont plongés dans la nuit, faut-il leur interdire de chercher la lumière, parce que, pour y arriver, ils sont forcés de marcher dans l’ombre ? Savez-vous si l’humanité n’a aucun parti à tirer de ce que vous appelez des rêveries ? Savez-vous si la rêverie aujourd’hui ne sera pas la vérité dans dix ans, et si, pour que la vérité soit réalisée dans dix ans, il n’est pas nécessaire que la rêverie soit hasardée aujourd’hui ?

Une doctrine, quelle qu’elle soit, politique, religieuse ou sociale, ne se produit jamais sans trouver plus de contradicteurs que d’adeptes, et ne recrute quelques soldats qu’après avoir fait beaucoup de martyrs. Toutes les idées qui ont puissamment gouverné les hommes n’ont-elles pas été réputées folles, avant d’être réputées sages ? Qui découvrit un nouveau monde ? Un fou qu’on raillait en tout lieu. Sur la croix que son sang inonde, un fou qui meurt nous lègue un dieu.

N’acceptons pas aveuglément tout ce que des esprits légers nous donneraient comme autant d’oracles ; et cherchons la vérité avec lenteur, avec prudence, avec défiance même ; rien de mieux. Mais pourquoi fermerions-nous carrière aux témérités de l’esprit ? A une armée qui s’avance en pays inconnu, il faut des éclaireurs, dussent quelques uns d’entre eux s’égarer. Ah ! L’intrépidité de la pensée n’est pas aujourd’hui chose si commune, qu’on doive glacer les intelligences en travail et décourager l’audace. Que craignez- vous ? »

BLANC, Louis. Introduction dans Organisation du travail. Paris, 1839.