Marée de boue ou liséré d’écume ?

Lors de sa campagne pour son élection à la présidence de l’UMP Nicolas Sarkozy a employé l’expression « marée de boue » pour évoquer la rencontre entre son ancien « collaborateur » François Fillon et le secrétaire général de l’Elysée Jean-Pierre Jouyet.

L’expression lui a réussi, puisqu’il a ainsi pu apparaître comme victime d’un complot contre lui et finalement obtenir le soutien de presque 4 militants de son parti sur 10. C’est beaucoup, car l’abstention a été forte (42%). On mesure là l’habilité politique du personnage. Ainsi, en exprimant son dégoût, cet ancien avocat a pu faire oublier que l’histoire de notre pays est riche de trahisons, de coups de Jarnac, d’assassinats : la famille de Clovis a été richement servie en la matière, mais aussi, plus récemment, l’assassinat du duc de Guise, le vote régicide de Louis Philippe Joseph duc d’Orléans, dit Philippe Égalité, l’exécution du duc d’Enghien, pour ne citer que quelques exemples. Il a surtout réussi à faire oublier l’origine de cette boue, qui n’est pas étrangère aux 11 affaires qui ont pesé ou pèsent encore sur lui et qui pourraient bien éclater dans les mois à venir. Même en Italie, un personnage comme Berlusconi n’a pu indéfiniment passer entre les gouttes. Il en sera peut-être de même pour « ce morceau de viande qui s’agite » sur nos tribunes comme l’a qualifié un philosophe gaulliste et amateur de grec venu à Pau il y a quelques jours, rappelant que la racine sarkos se retrouve dans sarcome et sarcophage (avaleur de chairs).

Imaginons ce qu’un Socrate ou un Cicéron penserait de l’état de la situation. L’homme placé au plus haut niveau pour faire respecter les règles de la démocratie est suspecté de s’efforcer de les bafouer ou de les contourner ! La liste de ses mises en examen ou mises en cause est impressionnante : non- respect des règles électorales, corruption active, trafic d’influence actif, recel de violation du secret professionnel parmi d’autres…Quelle image donnée de notre pays à l’étranger et au sein même du peuple français ! Faut-il s’étonner ensuite que des ministres chargés des finances de la France aillent chercher des enveloppes pleines de billets, versent dans l’évasion fiscale ou « oublient » de payer leurs impôts et leur loyer ?

Malheureusement le mal est largement répandu, des clubs de foot aux parlementaires. Aussi, il serait avisé qu’un bon coup de nettoyage soit entrepris, ne serait-ce que pour éviter de nourrir les extrémismes et les populismes. Pour inciter les électeurs à être plus vigilants, on pourrait concevoir qu’un parlementaire indélicat (ou seulement inactif) soit démis de ses fonctions et que son poste ne soit pas renouvelé avant un certain temps. L’économie ne serait pas grande par rapport à une réduction de moitié des effectifs (et du volume de lois édictées). Mais la mesure aurait une portée symbolique et un effet d’exemple.

L’attention du public pourrait ainsi se porter sur des sujets de plus grande ampleur. Comme le sort de la planète, la préservation de ses ressources, les paradis fiscaux, la criminalité, la concurrence internationale, la formation des jeunes et des moins jeunes, le chômage, les migrations intercontinentales. La complexité de ces sujets justifierait une telle attention. Ainsi, le dossier des transferts au Luxembourg permettant un évitement des impôts sur les profits d’entreprises multinationales comprend-il 28.000 pages et porte sur 548 accords confidentiels. Le « rescrit fiscal » (tax ruling) n’est pas de l’optimisation. C’est du détournement, au préjudice des particuliers et des entreprises qui payent normalement leurs impôts. Ce dossier complète les révélations de OffshoreLeaks sur les paradis fiscaux. Mais cette fois les révélations compromettent Jean-Claude Juncker et devraient concerner les citoyens européens et leurs entreprises. Ce travail remarquable de nombreux journalistes ne mériterait-il pas un meilleur traitement des médias ?

– par Paul Itaulog