Les Foreurs et le Ministre

Capture d’écran 2013-10-09 à 11.01.29Les foreurs s’adressent à Philippe Martin, nouveau ministre de l’Écologie du Développement Durable et de l’Énergie, pour rouvrir le dossier de l’exploitation des mines d’hydrocarbures liquides ou gazeux par fracturation hydraulique. Ils souhaitent que celui-ci les écoute plus que ne le fit Delphine Batho…

Monsieur le Ministre,

Votre installation au Ministère de l’Écologie du Développement Durable et de l’Énergie ouvre, nous l’espérons, une ère nouvelle de concertation et de coopération.

Nous avons toujours entretenu avec les services de ce Ministère d’excellentes relations. Nous sommes intervenus à plusieurs reprises auprès de ceux-ci sur des sujets variés qui concernaient l’exploration pétrolière en France (procédures d’attribution des permis miniers, règlementations techniques des appareils de forage, règlementation du travail sur les chantiers pétroliers, redevance aux collectivités locales, etc.) et avons participé à plusieurs groupes de travail avec eux sur ces sujets.

L’arrivée dans le paysage pétrolier français du sujet des hydrocarbures dits non conventionnels a ouvert une période de glaciation dans nos relations, période qui a atteint son paroxysme avec la venue de votre prédécesseur au ministère.

Nous avons en effet écrit à cinq reprises à Madame Delphine BATHO, soit directement soit par des courriers au Président de la République et au Premier ministre qui l’avaient chargé de nous fournir une réponse. Mais de réponse nous n’avons jamais eu, pas même un accusé de réception de nos courriers, ce qui a eu le don de nous irriter fortement, car nous l’avons pris pour une marque de mépris incompatible avec la conception que nous avons de la démocratie.

Nos derniers courriers étaient relatifs à l’application de la loi 2011-835 du 13 juillet 2011 dont l’article 2 prévoyait la création d’une Commission nationale d’orientation, de suivi et d’évaluation des techniques d’exploration et d’exploitation des hydrocarbures liquides et gazeux. Cette commission a été créée, mais jamais constituée et Madame BATHO en avait publiquement exclu la mise en place. Une question écrite sur ce sujet a été posée au Sénat à notre demande par Madame Frédérique ESPAGNAC, sénatrice des Pyrénées-Atlantiques (n° 05549 « Mise en application de la loi visant à interdire l’exploration et l’exploitation des mines d’hydrocarbures liquides ou gazeux par fracturation hydraulique », déposée le 28 mars 2013) : elle n’a toujours pas reçue de réponse !

Il nous semble que l’heure est venue de relancer le débat car la position défendue par le gouvernement est devenue insoutenable : tout le monde convient maintenant que les arguments soi-disant techniques des opposants ne sont que le cache-sexe de honteuses manœuvres électoralistes et d’idéologies suicidaires.

L’état de l’opinion a considérablement évolué, les effets mensongers et dévastateurs du film « Gasland » s’estompent sous le poids de réalités que seuls s’obstinent à nier ceux qui sont affectés par le syndrome NIMBY.

Au sein même de la représentation parlementaire, y compris dans votre propre parti, nombreux sont ceux qui regrettent l’existence de cette loi 2011-835 qui est devenue l’archétype d’une absence flagrante de pragmatisme dans la gestion des affaires publiques.

Notre pays est une puissance déclinante alors que nous avons d’énormes atouts à faire valoir.

Nous avons besoin de reconstruire un appareil de production compétitif, et cela passe, entre-autres, par des énergies fossiles que nous n’avons plus et que nous devons importer massivement à grands frais.

Les énergies renouvelables, que bien évidemment nous encourageons, ne sont dans l’immédiat compétitives ni techniquement ni financièrement : les dernières prévisions de l’Agence Internationale de l’Énergie leur laissent une faible part dans le mix énergétique à l’horizon 2035.

Le gaz est le complément indispensable de ces énergies renouvelables (éolien, photovoltaïque, hydraulien) dont on nous fait croire qu’elles sont la solution à nos problèmes énergétiques ; leur caractère intermittent et aléatoire nécessite des centrales thermiques d’appoint qui doivent fonctionner au gaz, à condition que celui-ci soit compétitif par rapport au charbon (qui représente la pire des énergies sur la plan environnemental), et ce n’est malheureusement pas le cas actuellement.

Notre industrie pétrochimique, qui est encore un fleuron de notre patrimoine industriel, a besoin des hydrocarbures non seulement comme matière première mais aussi comme énergie primaire et la crainte que nous avons actuellement est de la voir sérieusement concurrencée par les États-Unis qui bénéficient, grâce au gaz et huile de schiste, d’une matière première et d’une énergie bon marché.

Alors, Monsieur le Ministre, il est grand temps de prendre des décisions déchirantes qui mettront certainement en cause le fragile équilibre de la majorité actuelle, mais vous vaudront une large reconnaissance dans le futur.

Plus de 100 permis de recherche d’hydrocarbures sont actuellement en instance : si vous les attribuez, c’est une manne financière qui viendra améliorer le faible niveau actuel de nos investissements, sans aucun coût pour le contribuable, c’est tout un tissu d’industries et d’activités qui en bénéficieront et donc des emplois qui viendront à point pour aider le Président de la République à tenir ses engagements.

Il n’est bien sûr pas question de laisser les compagnies pétrolières et les compagnies de service travailler sans contrôle. Vous disposez déjà de règlementations et de services de l’État compétents pour les faire appliquer.

Mais vous avez aussi à votre disposition un outil remarquable, l’Institut Français du Pétrole et des Énergies Nouvelles (IFPEN) qui pourrait fort bien être chargé d’assurer « l’orientation, le suivi et l’évaluation des techniques d’exploration et d’exploitation des hydrocarbures liquides et gazeux » prévue par la loi 2011-835. L’ex IFP a été le fer de lance de l’industrie pétrolière française pendant plusieurs décennies en promouvant de nombreuses techniques aujourd’hui mondialement utilisées : il pourrait dans ce nouveau cadre, retrouver des attributions dont le Grenelle de l’environnement l’a totalement dépouillé.

Notre métier nous a appris à être pragmatiques, c’est pourquoi nous souffrons de la situation actuelle de notre pays et des choix qui sont faits en matière énergétique.

Nous osons espérer que vous prendrez nos remarques en considération et répondrez à la question que nous avons posée.

Dans cette attente, veuillez croire, Monsieur le Ministre, à nos respectueux sentiments.

Jacques Sallibartant                                     Jean-Claude Rémondet
Président                                                        Vice-président

Gaz de schiste – Quelles leçons tirer de l’expérience américaine ?

gaz-de-schiste--FranceL’Amicale des Foreurs et Métiers du pétrole de Bordes nous communique « les pertinentes réflexions », sur les gaz de schiste, de Gérard Medaisko « sur le fait économique majeur de ces dernières années aux États-Unis, et, en contrepoint, sur l’immense gâchis auquel notre pays est en train de se livrer. »

En fait, il ne s’agit pas d’une expérience à proprement parler mais d’un bouleversement de l’équilibre énergétique du pays dont les dirigeants français ne semblent toujours pas avoir pris conscience du véritable impact.

En dix ans à peine et grâce à la clairvoyance d’un seul homme, George P. Mitchell, les Etats Unis ont relancé leur industrie chancelante avec l’exploitation des gaz et huiles dits de schiste. Ils sont ainsi devenus l’un des premiers producteurs mondiaux de gaz naturel et devraient en être le « leader maximo » d’ici quelques années, aux alentours de 2017. Vers 2020, avec une production journalière de 12 millions de barils d’huile, ils devraient arriver à concurrencer l’Arabie Saoudite, contribuant ainsi puissamment à modifier la carte géopolitique de notre globe. Ce faisant, ils ont créé, à ce jour, dans ce domaine, plus d’un million d’emplois directs, indirects et induits et devraient encore en créer 600,000 de plus d’ici 2035, date à laquelle ils devraient accéder à l’autosuffisance en matière énergétique. Que peut-on apprendre de l’aventure américaine si ce n’est que la foi permet d’abattre les montagnes. Depuis 1949, date de la première fracturation hydraulique commerciale réalisée à Velma dans l’Oklahoma par la société Halliburton, la persévérance a permis de mettre au point une méthode de stimulation de la roche-mère qui s’affine de jour en jour, puisque la fonction crée l’organe, comme chacun sait, mais ce que nos gouvernants semblent vouloir ignorer. L’eau sous pression est toujours utilisée pour détendre les pores de la roche-mère mais les adjuvants chimiques sont maintenant réduits à 9, tous issus de l’industrie agro-alimentaire, auxquels viennent s’ajouter l’acide chlorhydrique et l’acide muriatique. De nombreuses autres méthodes ont été expérimentées parmi lesquelles l’hélium liquide et certaines nanotechnologies semblent être les plus prometteuses. A ce jour, environ 1.500.000 puits ont été fracturés hydrauliquement de par le monde dont 650,000 environ aux Etats Unis alors qu’en France on est toujours en train de débattre de la transition énergétique pour savoir s’il nous faut réinventer la roue ou le fil à couper le beurre.

Par rapport aux puits à gaz traditionnels, la productivité d’un puits produisant du gaz de schiste est relativement faible et décroît très rapidement mais, si l’on en croît les études prospectives, puisque nous manquons de recul en la matière, la durée de production pourrait se prolonger sur une cinquantaine d’années à condition de prévoir une nouvelle stimulation au cours de la vie du puits. Toutefois, de récents forages effectués dans la Barnett shale ont montré une productivité comparable à celle de puits à gaz traditionnels, venant contredire l’opinion qui prévalait jusqu’alors.

L’âge des roches-mères s’étage de la base de l’ère primaire au début de l’ère secondaire et leur profondeur varie de 1500 à 4.000 mètres environ. En France, les argiles du Permien de la basse vallée du Rhône (Saint Affrique, Saint Jean de Marvéjols, Gabian) et les schistes carton du Toarcien sont considérés comme les niveaux les plus prometteurs mais je suis personnellement convaincu que ce ne sont pas les seuls.

La mer Toarcienne, à la base du Jurassique, mer chaude abritant une riche faune d’ammonites, de bélemnites, de poissons et de dinosaures marins, recouvrait en son temps le quart de la superficie de la France actuelle. Ses dépôts qui se trouvent enfouis dans le Bassin de Paris, le Bassin Aquitain, le Sillon Rhodanien, les Causses et le Fossé rhénan offrent d’excellentes possibilités de découverte de gaz et d’huiles de schiste, notamment dans les terres noires qui les caractérisent. Il faut compter également avec le potentiel de la zone économique exclusive (ZEE) qui borde les côtes françaises et couvre 334.604 km², ce qui fait de la France le pays le plus richement doté d’Europe, devant la Pologne.

Le fait qu’aux Etats Unis, le propriétaire du sol soit propriétaire du sous-sol, favorise le développement de la recherche pétrolière. En France, il l’est également mais il n’a pas droit de l’exploiter ; Qu’on lui donne ce droit et une très grande partie de l’opposition aux gaz et huiles de schiste disparaîtrait du jour au lendemain. Il conviendrait d’insérer ce droit dans un Code Pétrolier à créer de toutes pièces, mais nous n’en prenons pas le chemin et le Conseiller d’ Etat Thierry Thuot, chargé par le gouvernement de toiletter le Code Minier, tente vainement de transformer une vieille machine à écrire en ordinateur.

Hors de France, il existe une multitude de bassins sédimentaires qui sont des candidats potentiels à l’exploration et à la production de shale gas et de shale oil. Aux Etats Unis, dans le Bassin de Williston qui s’étend sur le Dakota du Nord et le Montana ainsi que sur le sud du Saskatchewan au Canada, on vient de découvrir sous la Formation de Bakken, un nouveau niveau producteur tout aussi prolifique qui est la Formation de Three Forks. Tandis qu’en France on « procrastinait », les quelques 8,915 puits forés depuis 2008 dans la Formation de Bakken, sur les champs d’Elm-Coulée et d’Antelope produisaient 810.129 barils/jour au 31 mai 2013. Quand on sait que cette formation est l’analogue lithologique de la série qui va de l’Aalénien au Toarcien dans le Bassin de Paris, on est en droit de rêver. En Nouvelle Zélande, dans le nord de l’Île du Sud, les géologues pensent avoir découvert une formation semblable à celle de Bakken mais beaucoup plus développée que la Bakken shale du Nord Dakota. Il est indubitable que des découvertes identiques seront faites dans le Monde entier au cours des prochaines années. La France qui possède la deuxième ZEE du Monde après celle des Etats Unis avec 11.035.000 km² s’étendant au travers des six continents a un potentiel énorme mais la volonté politique n’y est pas. Gaz et huiles de schiste sont devenus le symbole d’un clivage idéologique majeur qui oppose deux visions de la société, c’est-à-dire deux modèles de développement qu’il semble bien difficile de concilier.

En résumé, nous avons tout à apprendre de l’aventure américaine mais il parait difficile de la transposer en Europe et plus particulièrement en France car le terreau manque : Nous n’avons plus d’industrie pétrolière en amont. La société TOTAL est partie voir si l’herbe était plus verte de l’autre côté de la barrière et apparemment elle l’est.

Un jour peut être la TOTAL OIL Corporation, reviendra investir en France, en espérant que la langue française ne sera pas devenue un parler vernaculaire. En attendant, quatre sociétés seulement s’intéressent au potentiel de l’ Hexagone : La Canadienne Vermilion, l’Américaine Hess, la Suédoise Lundin et la franco-américaine Marex. Une soixantaine d’autres attendent à la porte depuis bientôt trois ans que le Ministère de l’écologie, du développement durable et de l’énergie (MEDDE) consente à leur délivrer des permis de recherche. Nous n’avons plus que deux sociétés de forage : COFOR et SMP, mais leurs parcs d’appareils sont inadéquates. Enfin nous n’avons aucune société de services capable d’effectuer des stimulations hydrauliques. Quant à la R&D, seul l’IFPEN la poursuit à un train de sénateur. Nous ne formons plus de foreurs pétroliers mais seulement quelques foreurs d’eau chaque année.

Par la grâce de son ministre de tutelle, L’INDUSTRIE PÉTROLIERE FRANCAISE EST DEVENUE SINISTRÉE. La transition énergétique dont on nous rebat les oreilles n’est qu’un débat idéologique, inutile et terriblement coûteux qui va faire grossir impunément les factures d’électricité des industriels et des particuliers, dont près d’un million de foyers connaissent déjà une précarité énergétique. Quant aux énergies nouvelles renouvelables (ENR) qui sont entièrement subventionnées par le gouvernement, donc par le contribuable, il faudra attendre de pouvoir les stocker pour que l’on puisse se fier à elles.

– par Gérard Medaisko le 14 août 2013

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