Jorge Jésus Barroso di Maria, un paroissien singulier.

JesusAprès ses escapades poétiques vers la cité d’Orthez de 1924, monsieur PYC, encore tout émotionné par son entrevue avec Francis Jammes, le grand poète bucolique des Basses-Pyrénées, revient sur ses terres oloronaises. Il revient à des sujets plus familiers, moins ambitieux sans doute. Anghkoorqueue.

Pour cela en cette année de grâce 2014, il prend langue avec monsieur Jésus Barroso di Maria, chef d’équipe chez Bordatto la plus importante entreprise de travaux publics sur Oloron.

PYC : Monsieur di Maria qui êtes-vous ?

Je suis Jésus Barroso dit Maria. Jorge Jésus exactement.

PYC : Vous les portugais Barroso, Soares Mutin, Gonsalves-Carrasco Guerreiro-Ferreira, D’Almeida Carvalho on peut passer toute l’équipe de Monaco ou les si fringants capitaines du 25 avril je ne comprends toujours pas comment cela fonctionne.

Eh oui ! Pour un français même un Béarnais pourtant habitué au nom double dont l’un est celui de la maison, c’est un peu compliqué.
C’est comme la sainte Trinité le Bon Dieu, le père par excellence son fils le Christ sur sa croix de supplicié mais aussi Jésus prophète vaguement hippie, plutôt progressiste, fils de sa vierge de mère et de Joseph son benêt de père …mais José et Maria, la crèche, les enfants qui rient dans la paille à s’en étouffeur de joie tout cela je connais très bien. Un bonheur infini, l’image radieuse de la création. Toute mon enfance avec mes 8 frères et sœurs dispersés en Béarn et sur le vaste monde.

PYC : Bon revenons à nos moutons

Je suis de Belmonte dans le Beira Baixa dans la partie centrale et montagneuse du Portugal qui jouxte la si joliment nommée Sierra de Estrella… Je ne te ferai pas l’injure de traduire… C’est la ville d’Alvares Cabral qui découvrit les terres brésiliennes. Ma très sainte Mère venait de Sétubal sur la côte au sud de Lisboa.

PYC : Sétubal la ville de Mourinho ?

Exactement

PYC : Parle-moi de ta famille.

Au Portugal mon pauvre père était charpentier et, comme tous les Portugais, il avait quelques vignes, une brassée de poules, deux ânes et une douzaine de chèvres. Belmonte c’est, entre autres, la ville des Juifs du Portugal, des marranes si tu veux. Ceux qui sont restés en 1492, envers et contre tous, envers et contre tout, plus ou moins cachés pendant des siècles. Des chrétiens de la main gauche si tu veux qui cachaient le talmud sous les évangiles. Contrairement, par exemple aux Mendes ou aux Perreira qui ont été tellement importants dans l’histoire politique et économique de la France. Très singulièrement dans celle de l ‘Aquitaine.

PYC : Alors il se pourrait bien que toi, Jésus, tu sois juif un peu.

Tu peux dire ça comme ça !
Mais il faut reconnaître que la personne la plus importante de la famille c’était ma très sainte Mère, ma si jolie maman, encore que nous les Portugais restons un peu « macho » comme vous dîtes vous les Français. Nos femmes aussi il est vrai… au point d’hésiter à retourner au pays. Pour elles, la France c’est le pays de l’eau en abondance, des fromages et de la liberté.
Mon père, déjà très retenu de nature, était très intimidé par elle. Même s’il était très jaloux il ne l’insultait jamais et, bien sûr, n’a jamais levé la main sur elle. Même quand il avait un peu trop bu en faisant, une par une, les caves entre Belmonte et Covilha…
Pourtant je crois bien qu’il se demandait s’il était vraiment mon père, mon père biologique, comme on dit en ces temps nouveaux de mariage pour tous.
D’autant que je suis né alors qu’il faisait la guerre à nos pauvres frères du Mozambique.
Eh oui effectivement…
Mais il m’a raconté, alors que nous l’hébergions avec mon épouse, dans ses dernières années de vie, quand j’étais chauffeur aux « cars souletins » à Mauléon, une filiale de la maison Harismendy de Saint-Jean-de-Luz, une histoire hallucinante.
Et pourtant, le pauvre homme, il ne fumait que du gris et comme diraient mes fils du strictement naturel SCA (sans chanvres ajouté).

PYC : Tu as des enfants ?

Sans soute beaucoup d’autant que je suis un peu le père et le fils.

PYC : Plus ou moins sain d’esprit.

Il est vrai que nous, les Jorge Jésus avons la réputation d’être un peu agité, un rien hallucinés.

PYC : Et l’histoire de tes parents ? Continue !

Pendant ses 4 années de guerre en Angola et au Mozambique il n’est revenu qu’une fois en 1966 au Portugal où ma mère, avec des cousins et la belle famille, vivotait en exploitant les quelques champs. Du blé au pied du mont des oliviers appartenant à la famille de mon père. Le Portugal de ces années-là, pour les pauvres au moins, c’était de petites parcelles où on faisait de tout un peu comme en Béarn ou au Pays Basque. Ou dans la Judée et la Samarie romaine entre Jéricho et Tibériade. Ma mère gardait également des enfants d’officiers de Covilha ou de Belmonte. Les enfants l’adoraient. Elle les faisait mourir de rire avec de terribles grimaces et, par ailleurs, les protégeait de la sévérité excessive de leurs familles. En cachette ces enfants venaient, avec nous, dormir et rigoler dans la paille.

PYC : Un peu comme les jeunes filles portugaises les mieux éduquées garderont les enfants des officiers supérieurs basés à Pau. Notamment ceux de l’ETAP.

Si tu veux. Tu vois, quand tu fais des efforts, tu comprends vite.
Toujours est-il qu’il n’avait pas vu de femmes pendant ces longs mois africains sauf, peut-être, quelques Marie-Madeleine à la peau d’ambre foncé.

PYC : Tu veux dire des filles à soldats racolées pour quelques piécettes pour leur faire réviser la position du missionnaire.

Je t’en prie ne parle pas de ce que tu ne comprends pas.
Toujours est-il qui passa 3 nuits avec Marie dans la soupente qui servait de réduit amoureux ; les autres chambres étant réservées aux troupes d’enfants qui dormaient à quatre par lit. Les plus belles nuits de sa vie Et là, même si on parle rarement de cela entre hommes, il m’a confié qu’ils se tinrent les mains durant ces quatre nuits en pleurant de miséricorde et d’amour.
Et moi je vins au monde en février 1967 sur la même paille encore mouillée des fruits de leurs amours.

PYC : Entre l’âne et le bœuf .Et c’est Melchior et Balthazar qui apportèrent un couffin acheté en promo à carrefour à Lescar avec une médaille ramenée de Fatima. Et je parie que les larmes entre les mains de Marie sur sa poitrine menue étaient plus poisseuses que translucides.

Comme je te plains mon pauvre Pierre-Yves et vous autres pauvres Français qui êtes plein d’orgueil et de suffisance : le pire des péchés celui contre l’esprit et l’élévation. Contre l’humilité qui est pourtant la grâce suprême. Vous qui, je le crains, vénérez plus San-Antonio (le commissaire) que Saint-Antoine.
Quelle est le sens de votre vie ?

PYC : Si cela peut te rassurer j’ai beaucoup plus lu Bernanos que Frédéric Dard. Et j’ajouterai pour devancer tes paroles :
« Beati pauperes spiritu, quoniam ipsorum est regnum »
Tu vois je connais mes classiques même si j’ai fait du vrai latin à l’école et du vrai celui de Salluste et de Cicéron pas celui qui suinte la sacristie et l’ennui.
Mais bon que la paix soit entre nous. Vous faites quoi à Oloron ?

Tiens tu me voussoies maintenant ?
Il est vrai qu’en portugais comme en araméen nous nous vouvoyons entre mari et femme entre José et Maria, entre parents et enfants, entre Christ et Chrétiens. Enfin de mon temps. Pas comme ces chers voisins espagnols pourris d’orgueil et usés par la movida, qui sans les Portugais et les Argentins du Réal ne seraient jamais venus au stade de la Luz. L’antre sacrée du Benfica de Lisboa.

PYC : Je te laisse l’entière responsabilité de tes terribles blasphèmes et de ces égarements verbaux.
Pour le voussoiement, c’est comme avec les trop jolies femmes ou plutôt les plus mystérieuses, vous m’intimidez.
Quant à l’araméen arrêtes de faire ton kéké tu sais que dans les anciennes langues sémitiques les pronoms personnels sont inconnus.

En fait je vis entre Oloron, Mauléon et Rébénacq. Maïtena, mon amie basquaise, travaille chez les petites sœurs des pauvres au foyer « ma maison » à Billère. Un foyer où plus du tiers des personnels de service, surtout les femmes, sont portugaises. Question de vaillance et peut-être, pour certaines au moins, d’empathie. Enfin je veux le croire…
Il est vrai que beaucoup des sœurs sont indiennes. Elles ont vécu dans nos anciennes colonies comme Goa ou Macao. Tu sais les indiennes en matière de sainteté, c’est quelque chose.

PYC : Surtout quand elles se sont faites sœurs par chagrin d’amour.

Eh oui, bien sûr. Je ne vois pas le problème. On peut très bien épouser le Christ, vivre et s’abandonner en lui comme il est mort pour nous, pour ne pas avoir épousé un homme. Etre fidèle aux deux, êtres fidèle aux dieux. On dirait que la mystique et toi cela fait vraiment deux…

Mais aux dernières nouvelles, c’est le conseil général qui devrait prendre le relais. Les sœurs se font rares et aussi les bénévoles qui viennent, gracieusement, donner des coups de main aux pensionnaires et aux pères blancs qui, eux aussi, ont droit à leur retraite.
Tu sais comment cela fonctionne ces dames travaillent 35 heures. Au boulot, 15 heures de ménages par-ci par-là et 15 heures au jardin pour soigner les poules et les lapins. Le samedi soir pour les célibataires, réelles ou supposées, un tour pour s’éclater à la Marina à Soumoulou avec les copines éventuellement pour trouver un fiancé, plutôt un français, et le dimanche à la messe. Enfin la messe surtout pour les plus âgées. Encore que François, le nouveau pape, ramène du monde dans les églises surtout que c’est un Italien déguisé en Argentin. Un vrai latin sans trop d’espagnol en lui.

Mais Pierre Yves arrête de faire semblant c’est un monde que tu connais très bien. J’ai lu ton joli article du 13/12/2013 Béarn/Portugal, une histoire inachevée (La révolution des œillets Lombardi les plaines agricoles de Meillon). Tout ça, tout cela.

PYC : Oui mais là je t’arrête c’est une histoire très intime. Ce sont mes oignons. Cela ne regarde personne.
Jésus, vous lisez la presse sur internet ?

Non, mais je vois tout ce qui est dans l’esprit et dans le cœur des hommes. Eh puis, mes enfants sont très avancés et très branchés nouvelle technologie, Facebook, Twitter, toutes ces conneries de merde… Mon fils joue au rugby à Barcus. Le foot c’est comme la morue et le fado, il trouve que cela fait trop portugais… Ma fille est mariée à un Breton rencontré au Kosovo. Elle est dans l’armée de l’air, elle est sergent sur la base de Cognac. Je suis fier d’elle même si son mari est au Mali et que c’est dur pour elle, comme sa mère c’est une maîtresse femme.
Mon second fils vit à Mourenx. Il est marié à une Marocaine et s’est converti à l’Islam. Sa mère fait ramadan avec lui par solidarité, pour l’aider, surtout en juillet avec ces étés béarnais et leurs ciels blancs et leurs lourdes chaleurs seulement supportables quand vers cinq heures explosent les orages.
Une petite révolution une difficulté sinon une douleur pour moi.
Oui, en plus du carême et de la semaine sainte c’est un peu dur pour sa mère surtout quand il faut embaucher au boulot à 5 heures du matin…

PYC : Changeons de sujet, ce Béarn radical socialiste, crypto protestant, souvent un peu fade comme les églises de Pau, tu t’y sens bien ?

Bien sur ce pays de paysan de poules et de lapins c’est vraiment comme chez nous et sans doute, encore plus que nos amis espagnols, nous faisons partie du paysage. Vous êtes en voie d’annexion.
Et pour moi la découverte du protestantisme, singulièrement celui des Français, celui de Calvin, l’accès direct à Dieu, la lecture de l’ancien comme du nouveau testament, c’est très passionnant. Même si au travers de la responsabilité individuelle aux grâces indépendantes du mérite peuvent me troubler en ce qu’elles font l’impasse sur l’exaltation de la pauvreté et d’une certaine morale évangélique. Et peuvent conduire aux dérives capitalistiques et libérales qui détruisent notre planète.
Mais ce que j’ai découvert ici, c’est la haute montagne pyrénéenne une réelle image du paradis avec ces lacs sublimes et cette flore à nulle autre pareille. Tu sais le Portugal c’est montagneux surtout chez moi mais cela ne dépasse pas 2 000 mètres. Même si cela ressemble énormément aux Pyrénées Catalanes.
Vous les Pyrénéens « ces occitans matriciels et périphériques » pour reprendre tes mots un peu prétentieux, vous avez un trésor à garder dans un monde qui s’écroule. Un espace où le temps dure plus longtemps pour ne pas citer Nino Ferrer.

PYC : Je croyais que vous ne connaissiez que la valise en carton et la petite Lio avec sa culotte très souvent apparente, très souvent apparue.

Tu veux dire Vanda Maria Ribeiro Furtado Tavares de Vasconcelos, Tu me permettras de ne pas relever. Le ricanement imbécile genre petit journal c’est que je déteste le plus en France. Le triomphe de la médiocrité satisfaite des branchés et des Pharisiens, le contraire de l’engagement et de l’empathie.

PYC : Là je te suis parfaitement… mais c’est surtout des histoires de parisiens au mieux de bordelais.

…Et puis la petite culotte de Lio sa blancheur immaculée plutôt que sa transparence, on peut le comprendre comme une métaphore du désir et de la maternité… du désir de maternité. La pauvre enfant, au demeurant issue de la plus grande aristocratie salazariste a, tout de même, 6 enfants.

PYC : Et Banana Split c’est une métaphore de quoi ?

Revenons à d’autres sujets moins glissants.
Mais ce qui m’a beaucoup troublé aussi c’est la découverte au travers de cousins qui habitent en Andorre, de la religion cathare écrasée il est vrai par l’église romaine. Les parfaits, le consolamentum, l’endurèrent ce jeun, à mort, pour rejoindre les cieux. Et fondamentalement cette vision dualiste où il ne peut y avoir de dieux qu’à proportion du diable qui est en face.
Et puis Tout cela est tellement romantique dans ce pays sublime des Pyrénées méditerranéennes
Les Pyrénées de tes vacances.

PYC : Bon mais si tu veux on parlera de cela plus tard, dans un prochain épisode. Tout ce magma spirituel, ces histoires de curés commencent à me monter à la tête.
Et, plus que toi, je reste possédé par ces très hauts villages catharisants. Si j’ai le courage cet été, en avant la saison, plutôt qu’aller en Corse ou à Madère, comme toujours, je pourrais faire un tour là-bas, à Montaillou tellement détaché de tout que je n’arrive pas à le trouver sur la carte. Même si, il est vrai, j’ai les yeux un peu faibles.
Nous pourrions y aller ensemble… Tu me présenteras tes cousins. Même si je suis plutôt timide en société un trait qui me vient de Robert mon père le charpentier auvergnat, mélancolique et rêveur, que ma sainte mère devait secouer un peu pour qu’il présente un meilleur visage.

Mon pauvre Pierre-Yves, là tu confonds un peu tout, tu t’égares : il est sûrement temps d’aller te reposer. Le marchand de sable va passer…

– par PYC
Oloron le 09/05/2014

Béarn/Portugal, une histoire inachevée .

portugalUne histoire très intime de l’émigration hispanique et lusitanienne en Béarn.

PYC dans une précédent sujet a développé sa vision du Béarn et de sa singularité dans le grand monde ( dans le sur monde Pyrénéen).

Il s’était permis de relever un excès de modération et même un manque de flamboyance et de gasconhitude ( pour reprendre un expression aussi ségolenesque que totalement apocryphe). Ce qui est un comble au pays d’Henri de Navarre, de Porthos d’ Athos mais pas de D’Artagnan (gascon périgourdin comme Michel de Montaigne). Ce qui se traduit, au plan politique, par une appétence centriste qui va de la social-démocratie aux radicaux et aux démocrates chrétiens. Du socialisme très rose au bleu largement pastel. Ce qui est, à tout bien considérer, tout sauf honteux.

Avec, également, un intérêt soutenu pour le vert, Sans doute pour faire ton sur ton avec le paysage. Un excès de vert, un excès de verdure,sinon un excès de verdeur, qu’à titre personnel nous fait, parfois, regretter le lyrisme insurmontable des champs de blés. Et chez les gens de la petite province une appétence, toute en retenue, pour la spiritualité. Avec un goût particulier pour le compromis et l’humour tout en sous-entendus et à multiples sens.

Peut-être, aussi, sans doute, un surmoi protestant singulièrement à Pau et à Orthez.

On pourrait penser également que c’est un manque de perméabilité aux cultures hispaniques et lusitaniennes venues tras los montes..

Pas de corrida en Béarn pas d’arènes sauf à Ortès, cite déjà pré-landaise, il est vrai. Dans la géographie comme dans le tempérament. Contrairement à ce qu’on peut trouver en Pays-Basque, dans le Gers, dans les Landes ou au pays catalan.

Peu de bars à tapas sauf ceux récemment éclos à Pau mais, beaucoup plus, pour surfer sur le dernier concept commercial à la mode comme cela s’est fait, un peu auparavant, avec les pubs irlandais .

Peu de cours de flamenco largement dépassés par la salsa et maintenant la zumba.  Quelques cours de tango plutôt argentins pour dames esseulées.

Pour le festival de flamenco il faut aller à Mont-de-Marsan.  Au pays d’ émigration de Ricou Laberdesque Emmanuelli descendu de son Ossau natale.

Alors un excès d’imperméabilité aux influences extérieures, une volonté de rester indéfiniment entre soi autour de la poule au pot et de Nouste Henric. Et de l’assez peu flamboyante section paloise (championne de France … en 63….).

Que nenni. Sans doute plus et toujours autant que les autres départements pyrénéens l’émigration espagnole et portugaise s’est totalement amalgamée et fondue dans le paysage béarnais.

Oloron et sans doute une ville à plus de 40 % espagnole. Sans doute par l’ accueil de son maire Jean Mendiondou au moment de la guerre d’Espagne en 1936, venu accueillir les réfugiés à la gare d’Oloron. Avant que de refuser les pleins pouvoirs à un certain Philippe Pétain.

Pau, Mourenx et Orthez sont certainement très similaires à ce point-de-vue. Avec, pour ces trois villes, une communauté portugaise particulièrement soudée et importante.

C’est là, sur cette dernière communauté que nous allons plus particulièrement jeter notre regard.

Si les Espagnols sont arrivés en 1936, la grande émigration portugaise n’est arrivée qu’autour des années 70, par centaines de milliers, par villages entiers, par familles entières, pour un pays de seulement 10 000 000 d’habitants rendu exsangue par le salazarisme et les guerres coloniales. Comme un flot immense et totalement invisible aux yeux des français. A la fin des trente glorieuses quand la France était encore affamée de main-d’ œuvre et les contrôles aux frontières pas trop tatillons. Même si des passeurs étaient requis pour entrer en France et désargenter les pauvres gens plus que pour échapper à la férocité, très relative, des gabelous.

Nous étions avant l’ Europe communautaire avant le 25 avril. Le 25 avril 1974 et la révolution pacifique des capitaines minces, bruns et virils. La si joliment nommée révolution des œillets. Un grand tube romanesque des années 70, post-gaullistes et pré-giscardiennes, qui ne savaient pas que la crise couvait avec l’envolée du cours du pétrole.

Les fruits pourris des dictatures sud européennes n’étaient encore que partiellement tombés au sol dans un denier spasme anachronique. Le garrot était encore en usage du côté de Burgos. Et pas seulement pour calmer Médor.

Mais à Athènes, à Madrid  et à Lisbonne, de manière presque simultanée, la chaude brise du printemps européen commençait déjà à se lever non sans rapport avec la consolidation de l’idéal européen.

Dans la population française, aujourd’hui, les Portugais et leurs enfants seraient aussi nombreux que les leurs frères latins, italiens et les Espagnols, autour de 3 à 4 millions. Avec un statut un peu paternaliste d’immigrés modèles, travailleurs et discrets, très peu portés sur la contestation. Très durs à la tâche et avec une véritable éthique du travail bien fait.

Avec une destination forcement plus accentuée pour les régions industrielles Paris Lyon Montbéliard ou Toulouse. Mais également une appétence particulière, bien en phase avec une certaine sensibilité française et ci-devant occitane, pour la campagne et la ruralité, pour les jardins, les choux, les poules et les moutons. Quitte à ramener au pays les plantes venues de France. Un goût pour les grosses berlines allemandes aussi, forcément allemandes. Pour le foot et la Sainte-Vierge bien sûr aussi.

A cette aune ici, en Béarn,aux portes de Pau et dans la ville, urbi et orbi, s’est constituée une forte communauté autour D’Arudy, de Buzy, de Rébénacq, et de Gan transposée directement des villages reconstitués depuis depuis le district de Beira vers la vallée D’ Ossau. Depuis Guarda, Belmonte et Covilha jusqu’à Pau. Le travail : les marbreries, Lombardi, la fromagerie de Gan, les usines de conditionnement de la viande comme Ladevèze à Ousse, les terres maraîchères du côté de Meillon, les maisons bourgeoises de Pau pour les personnel de maison et, bien sûr, toutes les entreprises de travaux publics .

Parfois comme unique nationalité, voire comme unique village transposé. Et avec un accueil indifférent, rarement hostile, des populations parfois franchement bienveillantes. Avec, dans les circonstances de l’espèce, une ruralité retrouvée mais une difficulté à comprendre ce peuple si casanier, caché derrière ses hauts murs, son climat humide et ses ambiances nocturnes pour le moins très peu agitées. Arudy by night, malgré la taïga, il y a plus débridé. Et même si du Béarnais au Portugais, la langue est infiniment plus proche que du français au portugais. Mais, vaille que vaille, pas de vagues et de l’humilité qui n’exclut pas la fierté d’épargner et de réussir. Et puis avec la famille et la communauté les repas pour les mariages et les enterrements ou juste pour être ensemble. Et les hommes qui boivent beaucoup plus que de raison et les femmes qui gèrent beaucoup. Y compris quand la belle-mère revient s’installer chez son cher fils qui a fait quatre ans de guerre en Angola. Et puis , presque chaque été, la virée au pays par des routes de muerte pour visiter la famille parfois dispersée au quatre coins du monde, faire le pèlerinage à la Sainte-Vierge locale, se gaver de sucrerie et boire et manger jusqu’à plus soif.

Le cliché de la truelle et du plumeau n’en est pas un comme l’intégration (y compris par le rugby) et l’ascension sociale très rapide des enfants. Ici en Béarn républicain et économiquement prospère, bien doté en emplois industriels, sûrement plus qu’ailleurs.

Avec aussi, de manière réelle et parfois fantasmée, le retour au pays natal, pour les parents sinon pour les enfants. D’autant qu’avec l ‘Europe, maintenant, une installation ou un entre deux entre les deux pays est tout a fait possible. Un pays aimable gai et tranquille dans lequel beaucoup d’ Européens vont passer leurs retraites. D’autant que les fonds européens, généreusement dispensés, à la différence de l’Espagne, ont été très bien utilisés pour moderniser les infrastructures et les secteurs agricoles. Par exemple la viticulture tirée au cordeau et qui a su très rapidement monter en gamme sans se renier et tirer le meilleur de cépages originaux bien au delà de vinho verde (Le petit Portugal est le sixième producteur de vin dans le monde).

Le grand mystère est comme un pays qui doit-on le rappeler, a été le plus grand empire maritime au monde avant les Espagnols, les Anglais et les Hollandais et qui, le premier, a dépassé le cap de Bonne-Espérance puis fait le premier tour du monde avec Magellan (Fernão de Magalhães avec l’orthographe et surtout la prononciation idoine) dont la capitale était un phare de l’ Europe, a pu a pu tomber dans une telle déliquescence économique. Un pays dont le Brésil était une simple colonie, qui plus est un peuple de poètes et de marin d’artiste et de paysan… beaucoup plus atlantique que méditerranéen.

Ce qui explique la césure profonde d’avec l’ Espagne. Avec une religiosité plus forte et sans doute plus mariale et surtout une douceur et une amabilité qu’on trouve à la fois dans la langue (chantante et chuintante) un peu sur le modèle catalan, mais en plus chantant et dans l’extrême civilité. Avec, contrairement encore à l’Espagne, un maniement très subtil du voussoiement, éventuellement entre maris et femmes entre et parents et enfants.

Même si Luis Figo est passé par le Barca et que Christiano est passé de Funchal au Réal.

La suite du destin c’est l’Europe, bien sûr, sur son flanc latin atlantique et méditerranéen. Une Europe unifiée mais qui garderait bien ses cultures plurielles. Comme en écologie c’est la diversité qui génère la qualité une fois le cadre bien défini. Comme le montre une nouvelle émigration hispaniques et lusitanienne, très sensible dans notre Béarn qui s’appuie sur les strates précédentes. En espérant que la conjoncture ou les maladresses nous préservent de la crise majuscule qui les frappe au point de relancer les grandes émigrations.

Pour les Portugais une habitude, presque un atavisme depuis Henri le navigateur, vers la France mais aussi vers la Suisse, le Luxembourg, la Corse, le Canada, l’ Afrique du sud, le Mozambique ou l’ Angola et vers le Brésil bien sûr.

Voire vers Buziet, Lescar, Clermont-Ferrand ou Sucy-en-Brie .

En attendant, peut-être, de passer nos hivers, voire notre retraite, sur les bords du Douro ou à Lisbonne la plus charmante et (encore) la plus indolente capitale d’Europe. Exotique francophile et francophone anglophile et européenne …

– par Pierre Yves Couderc / Oloron

Mon ami Casimir

Capture d’écran 2013-06-14 à 20.21.32Une épicière de mon quartier me disait à tout à l’heure que des personnes lui demandent du pain même rassis en fin de mois. Ils n’ont plus un sous… Ça fait réfléchir drôlement.

Je lui ai acheté une bouteille de rosé à 2 euros 50, elle m’a fait un prix, normalement elle est à 2,95. Elle coûtait 2 euros il y a peu mais la vie augmente, il faut bien que tout le monde vive. Bientôt le prix du rouge dépassera celui de l’essence qu’ils s’amusent à dire des fois les coquins… le CAC 40 presque tout le monde s’en fout ici.

Puis j’ai été chez mon ami Casimir lui porter, il m’a offert des pâtes avec des haricots, des petits bouts de viande, un plat de chez lui, et des feuilles de salade avec une tomate coupée en lamelles, un régal. Casimir est un cuisinier hors pair. Il me parle de l’Angola, 24 mois de guerre là bas, ça laisse des traces. Forcément. Quelle connerie la guerre Jacques vraiment… Les copains qui tombent, 750 escudos par mois, une misère. La révolte, le dégoût, la peur. J’aime les histoires de Casimir, je pourrais l’écouter pendant des heures, toute la journée même. Salazar, la police secrète, les exécutions sommaires, les généraux, il connaît tout Casimiro.

Quelle sacré vie il a vécu quand même et il est ici en France depuis 1971. Il adore notre pays, y a travaillé durement, fait du jardin pour une voisine encore, collecte du pain dur pour les lapins d’amis à Gélos. Et moi aussi je collecte du pain dur pour lui, pourquoi jeter ? Il préfère même les français aux espagnols et il regarde beaucoup la télé portugaise, les infos, les émissions de variétés avec de très belles chansons et présentatrices. La télé française aussi. Je me régale chez lui, le corps et l’esprit, c’est chouette RTP, la chaîne nationale portugaise.

Je crois que Casimir est l’homme le plus gentil de Pau, tout le monde l’aime, le connaît, chapeau l’ami… Je suis bien en Europe et lui aussi qu’il me dit. Et on se sent bien aussi au 14 Juillet, notre quartier. La vie serait moins douce sans la télé je crois, qu’en pensez-vous ?… Et Radio Classique aussi…

– par Jean-François Le Goff