Un quai de gare à Toulouse

Capture d’écran 2013-05-21 à 14.25.44Sur le quai fauve et noir empli de moiteurs sales,
Les âges se défont au rythme aigu des trains…
Voici longtemps. Peut-être en mai. Comme en rafales,
Des houles de joie ivre incendiaient mes reins.

J’avais les yeux ravis et comblés de l’enfance.
La magie à ma lèvre où fusait le bonheur,
Inondait le ciel chaud d’un rêve sans défense
Plus naïvement clair que l’envol d’une fleur.

La gare en fièvre s’agitait à perdre haleine ;
Le vent soûl balayait le matin finissant,
Et tout à coup je vis, dans un souffle de laine,
Sourire jusqu’à moi ton pas resplendissant.

Mes bras tendus au point de soulever le monde,
Capturèrent le baume ailé de tes cheveux
Alors que, titubante au bout d’un soir immonde,
Une vieille passait, les doigts fous et nerveux.

Nous étions le miroir béni de toute chose ;
Les chatoiements de l’heure embellissaient nos mains.
Irréelle et chantant, la fière ville rose
Alignait ses toits purs et ses féconds chemins.

Ô couple aveugle au temps dont saigne l’ombre infâme !
Ta jeunesse coulait en lumineux accords,
Et nul regard ne vint arracher cette femme
Au néant qui bientôt lui mangerait le corps…

Le même quai… plus tard, sans que tu me revoies.
Déjà rien que l’infime écume d’un grand jour,
A peine un blanc fantôme errant le long des voies
Tandis que, chargé d’ans, je titube à mon tour.

Ton image noyée au fond de l’amertume,
Est une eau pâle et trouble égarée en mes yeux,
Un murmure de soie enfoui sous la brume,
Une âme frissonnante au bord de vagues cieux.

Et le limon obscur des mois et des années
A glacé mon visage et fendillé mon cou ;
Si parfois j’ai bu tant d’espérances bien nées,
J’ai vingt fois du destin essuyé le vil coup.

Or là comme jadis, la foule bourdonnante
Gronde avec l’appétit d’un long fleuve qui croît ;
Comme jadis, au loin, charmeuse et fascinante,
Toulouse rit toujours dans le beau soleil roi.

Affaibli par cent maux où l’enfer se dessine,
Je longe le vieux quai plein de moites relents
Quand devant moi soudain, ô brûlure assassine !
Pareil au nôtre, un couple unit ses voeux tremblants.

Il ne me connaît pas. Les trains vont, à la file.
Une brise d’amour me flagelle et me mord.
Et vaincu, las de tout, pauvre chose débile,
Je m’abats sur le sol en épousant la mort.

– par Thierry Cabot

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La chambre vide

Capture d’écran 2013-05-15 à 17.08.20Depuis cinq mois, la chambre neuve attend Romaine.
O chers babils ! comme vous serez bienvenus.
Du berceau qui languit semaine après semaine,
Monte un amour plus saint que tous les dons connus.

Son petit nom choyé sonne telle une gloire ;
D’une aube à l’autre, il est le seul qu’on veut ouïr.
La layette déborde aux recoins de l’armoire
Et maint jouet rêve à ses doigts pour l’éblouir.

Pâle, songeuse, ouvrant des lendemains féeriques,
La blonde mère agite un arc-en-ciel de vœux.
Même les coups reçus lui parlent d’Amériques
Où galopent ces mots : « je la veux, je la veux ».

Le père à moitié fou câline son beau ventre.
Quel doux miracle ! A qui va-t-elle ressembler ?
De tout, elle est l’écho, de tout, elle est le centre,
L’ineffable Romaine ardente à s’envoler.

Le soir les rend confus de chaudes griseries,
Le matin virginal se colore de chants ;
Et par-delà le monde, avec des mains fleuries,
L’enfant jette à leur cou ses menus bras touchants.

Mais la mort frappe aussi les chérubins sans âge.
Aucun cri n’est venu resplendir ce jour-là.
La maison endeuillée a changé de visage.
Leurs yeux, leurs pauvres yeux ont perdu tout éclat.

Ils n’entendront jamais son gazouillis céleste.
Le destin fourbe et sot l’a prise en criminel.
Au bout de tant d’amour, comme tombe, il ne reste
Que cette chambre vide au silence éternel.

– par Thierry Cabot

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La reine de beauté

roseCe fut comme un émoi de chair et de satin,
Un grand coup de soleil éclipsant le jour même
Quand, prodige du ciel ou faveur du destin,
Sa jeunesse parut dans son éclat suprême.

Elle avait à la lèvre on ne sait quel lointain
Charme délicieux d’une mouche bohème,
Et des prunelles d’or qui semblaient sur son teint
Allumer par éclairs quelque immense poème.

Or tandis qu’elle allait, la grâce au bout des mains,
Belle à faire frémir le plus froid des humains,
Que pour elle vibraient en un sublime hommage

Cent regards inconnus tout pleins de son image,
Elle ne sentit pas les doigts jaloux du Temps,
Avides de griffer ces trésors éclatants.

Thierry CABOT

Petite France

Capture d’écran 2013-04-29 à 13.39.42A force d’être lâche et recroquevillée,
Tu n’es déjà plus celle où vibraient nos couleurs,
Ma France à la voix trouble, à la lèvre écaillée,
Qui dans le fiel recuit saccage tes valeurs.

Quoi ! ne serais-tu plus qu’une harpe geignante,
Qu’une chaloupe borgne assoupie en un coin ?
Mon pays tant couvé d’une flamme poignante
Contre lequel je lève, abasourdi, le poing.

Sur les sentiers blafards, comment te reconnaître ?
Tu glisses vers la nuit, comme terne à jamais ;
Esclave du falot, clairon vil du non-être
Et lézardant les lois pour d’ignobles fumets.

Ma patrie enjôleuse aux manières de gaupe,
Ton quatorze juillet feint de nous rendre égaux ;
Mais il me semble choir au fond d’un trou de taupe
Quand je te vois glapir, laide sous les ragots.

Oh ! dis-le moi, qu’es-tu devenue en ce monde ?
Trop de sales forfaits maculent ton habit,
Marianne que j’aime et devant qui je gronde
Comme un enfant rageur dont l’œil noir s’ébaubit.

Cocoricos stridents, mots galeux, haines molles,
Où se cache ma France au long passé vainqueur ?
Ah ! se peut-il qu’un jour piètrement tu t’immoles
Telle une vieille dame ayant perdu son cœur ?

Se peut-il que tombée au milieu de la fange,
A l’histoire elle seule, hélas, après-demain,
Tu laisses ta grandeur belle, inouïe, étrange,
La lyre agenouillée ou l’injure à la main ?

Non ! si te consumant d’avanie en dispute,
Toi-même devais tendre une joue au bourreau,
Je ne saurais une heure imaginer ta chute,
Mon foyer, mon terroir, mon sang, mon boléro.

On les entend, émus, jusqu’au bout de la terre,
Ceux chez qui flotte au vent ton drapeau sans visa,
Eux non plus ne voudraient que les genoux à terre,
Leur idéal fécond tout à coup se brisât.

Déserte les nids morts et les scènes éteintes,
Piétine du regard le dédain convulsé,
Ma mère pitoyable aux aboyeuses plaintes
Vers laquelle je crie : « assez ! assez ! assez ! »

Il n’appartient qu’à toi de mûrir avec force
Dans nos matins d’orgueil les champs du renouveau,
A toi de balayer la rancune retorse
Pour filer, glorieuse, un splendide écheveau.

Mon Dieu ! voilà que sourd en fleuves d’harmonie
L’océan jeune et clair d’une âme en plein essor ;
Ranime tes vieux os, rallume ton génie,
Ma France à qui toujours sera lié mon sort.

– par Thierry CABOT

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